
Colloque du Samedi 24 Mai 1997 au " Moulin à
Paroles " Avignon

(textes
mis sur site le 26/11/2000)
" La chair est écriture,
et l'écriture n'est jamais lue :
elle est toujours encore à lire, à étudier,
à chercher, à inventer "
Hélène Cixous (La venue à l'écriture)
"Argument"
" Introduction
" par Simone Molina
Joëlle Fatticcioni : "
L'écriture de sable des indiens Navajos "
" Par ces traces de sable posé, apprises et
répétées maintes fois au cours d'innombrables
générations, c'est toute l'essence de la
nation du Dineh qui se transmet à travers les âges.
Ecritures éphémères et pourtant toujours
vivantes.
Ecriture, promesse d'une inscription, ou bien, -et aussi-
écriture, promesse d'une transmission ? C'est peut-être
parce qu'il y a promesse de transmission que la trace
de sable suffit; Témoignage d'un solide ancrage
identitaire."
Régine Tetrel "Loeuvre
comme objet totémique"et les animateurs
de l'atelier " Papiers de Soi ":
" D'un côté, il y a l'oeuvre, telle
qu'elle est donnée à lire à l'autre,
le texte est clos, nu, sans protection. De l'autre il
y a l'avant-texte, avec ses ratures, ses erreurs, ses
hésitations, ses rajouts. C' est le brouillon..
Doit-on respecter ce qui, dans l'oeuvre, doit rester caché,
puisque de l'ordre de l'intime, et non donné à
voir par son auteur ? L'herméneutique doit-elle
affronter la génétique littéraire?
Ces réflexions d'un ordre général
s'appliquent-elles aux textes écrits dans notre
atelier d'écriture " Papier de Soi ",
par des écrivants en expression de souffrance?
"
Francine Barois : "
Brouillon "
Martine Delille: "
Les yeux sur le brouillon "
Marie-Françoise Metras dira comment
elle a écrit un texte intitulé
" Après la nuit, je reverrai
le jour ", avec l'aide de Serge Roux, animateur
de l'atelier d'écriture " Voyage en Lecture
".
Ecrit à partir de ses " carnets de thérapie
", thérapie commencée pour échapper
à l'alcoolisme, ce texte témoigne "
de son désir d'aider les personnes alcooliques
et de celui du plaisir d'écrire : Apprendre, partager,
créer, sont les trois mots qui rendent compte du
travail d'écriture avec Serge Roux ".
Vincent Mazeran et Silvana O lindoWeber:
" Le corps lésé,
comme écriture d'une parole imprésentable
"
" D'un corps à corps initial avec la mort
psychique, la langue originaire garde des traces incorporées.
Dès lors, chaque deuil, chaque peur, court le risque
de s'y frayer un rappel mortifère, à moins
que la stratégie du moindre mal ne vienne établir
la maladie, l'acte répétitif, la fuite en
avant, comme mesure de sauvegarde paradoxale"
André Bolsinger:
" Le Witz comme modèle d'écriture
narrative "
" Le mot d'esprit (Witz) se présente comme
une petite histoire, un récit miniaturisé
et exemplaire, peut-être un prototype pour toute
forme d'écriture narrative : Récit de cure
ou récit autobiographique. "
Simone Molina :
" L'écriture, promesse
d'une inscription "
ARGUMENT
DU COLLOQUE
L'ECRITURE, PROMESSE
D'UNE INSCRIPTION ?
L'origine étymologique du mot "
Ecriture " (XIème s) renvoie à la matérialité
originelle de la plupart des écritures : gravées
sur pierre ou incisées. Le mot se rapporte au geste
lui-même qui consiste à tracer des caractères.
Vers 1250, il signifie " Inscrire d'une manière
durable ".
Quant au mot " Inscrire ", il n'apparaît
qu'au XIIIème siècle avec un sens précis
de " noter des noms sur un registre ",plus particulièrement
en terme juridique. En géométrie il signifie,
au XVIIème siècle: " Tracer une figure
à l'intérieur d'une autre figure ".
On voit là combien l'inscription renvoie au premier
chef à la nomination, et à la transmission
.
D'où notre question : Quel est le statut de l'écriture
au regard de l'inscription d'un sujet dans le langage
?
Les théories courantes sur l'écriture
partent d'un double postulat :
1 )Le langage est un système d'expression comme
un autre
(gestes ou usage des tambours, par ex)
2)L'écriture n'est pas, en principe, liée
au langage.
Contestant ces théories qui ne font de l'écriture
" qu'une représentation visuelle et durable
du langage ", le psychanalyste Moustapha Safouan,
écrit dans son ouvrage " l'inconscient et
son scribe " : " L'écriture n'est jamais
qu'écriture d'une parole ".
Il apparaît donc que, pour la psychanalyse,
les paroles sont à lire, tout autant que les écrits
sont à entendre. Entre visible et audible, entre
la voix qui fait entendre l'écrit, et l'écriture
qui est nécessaire à un repérage
des homophonies dans le texte lu, la lettre permet une
transmission qui conserve sa part d'énigme. Au
delà des sens multiples d'un texte, il s'agit aussi
d'interroger la logique qui préside à la
production de ce texte.
Car le langage est sens et non-sens tout à la fois.
C'est ce à quoi s'est attelé Freud lorsqu'il
entreprend l'étude du rêve dont il dit, dans
son ouvrage " L'interprétation des rêves
" que le rêve est à considérer
comme un rébus. Le rêve est cette écriture
qui vient d'ailleurs, de cette " Autre scène
"
De même qu'il existe un " ombilic
du rêve ", ou qu'une psychanalyse ne se réduit
pas au " roman familial ", un texte littéraire
ne se réduit pas à l'univers de la signification.
Il est un lieu, autre que celui où se déroule
la vie du " scribe ", faite des relations qu'il
entretient avec ses semblables. II est un lieu, pour l'auteur,
,et pour le lecteur. Il a partie liée avec le temps
et avec la perte.
Simone Molina
INTRODUCTION
CHAPITRE 1 : " DE LA TRACE A LA LETTRE "
" Chapitre premier " avons-nous écrit,
tant il nous est apparu , lors de la préparation
de ces journées, que la métaphore de la
création littéraire liée à
" l'objet livre " lui-même, pouvait être
porteuse d'énigme , et que le premier pas, désigné
" Chapitre premier ",
ne pouvait être que promesse à inscrire un
autre chapitre .
Aujourd'hui donc, Chapitre un : De la trace à la
lettre .
Lors du colloque de Juin 1996 intitulé
" Pluralité des langages et singularité
de
la parole " , Le Point de Capiton avait mis en travail
cette question de " l'écriture " par
l'évocation de la pratique des ateliers d'écriture
. Nous poursuivrons cette recherche aujourd'hui, puisque
deux interventions seront consacrées à diverses
expériences d'ateliers d'écriture . La troisième
intervention prévue pour la fin d'après-midi
ne pourra avoir lieu, Madeleine Laik nous ayant averti
de son impossibilité de se rendre à Avignon
pour
des raisons familiales.
Puis nous aborderons le champ de la psychanalyse,
cet après-midi .
Avec Vincent Mazeran et Silvana O.Weber, Psychanalystes
à Montpellier , nous reprendrons le thème
freudien de " la trace " à partir d'une
réflexion sur les
" sujets somatisants ", laquelle s'appuie sur
la théorisation du " Sujet-Limite " .
Quel est le statut de la trace dans ces pathologies ?
" La chair est l'écriture, et l'écriture
n'est jamais lue : elle est toujours encore à lire,
à étudier, à chercher, à inventer
" écrit Hélène Cixous dans "
La venue à l'écriture ".
Freud , dans un texte de 1925 intitulé " Note
sur le bloc-note magique ", rapporte
la mémoire inconsciente à l'inscription
de traces durables que leur effacement de surface
ne fait pas pour autant disparaître .
Mais qu'en est-il de cette théorisation
du " Sujet-Limite ", (dont je voudrai dire ici
qu'elle fait l'objet d'un séminaire que j'anime
à Montfavet dans le Service du Dr Pandelon)
Quant à l'écriture littéraire
, elle sera abordée par André Bolzinger,
Psychanalyste à Grenoble, sous ses aspects de "
trouvailles " à propos du " mot d'esprit
" qui fait jouer cette opposition du sens et du non-sens
, opposition inhérente au langage ?
René Pandelon, dans un récent
séminaire à l'Hôpital de Montfavet,
évoquait les liens entre le mot d'esprit et l'humour
. " De la mort, je crois, on ne peut s'en sortir
qu'en poussant un éclat de rire ", écrit
Hélène Cixous . Ecrire permettrait-il de
s'assurer d'un dégagement de la pulsion de mort,
ou bien plutôt de s'inscrire du côté
du vivant alors que la pulsion de mort est à l'oeuvre
?
En l'absence de M. Laik , j'interviendrai
également cette après-midi pour aborder
cette question : " Le langage ne serait pas le langage
s'il n'impliquait pas la possibilité de l'écriture
".
Au delà des sens multiples d'un texte , il s'agit
aussi d'interroger la logique qui préside à
la production de ce texte. Car le langage est sens et
non-sens tout à la fois . C'est ce à quoi
s'est attelé Freud lorsqu'il entreprend l'étude
du rêve dont il dit, dans son ouvrage " L'interprétation
des rêves " que le rêve est à
considérer comme un rébus .Le rêve
est cette écriture qui vient d'ailleurs, de cette
" Autre scène ".
Mais avant de passer la parole à
J. Fatticcionni je voudrai dire quelque mots sur la transmission
:
" Plutôt que de transmettre ce
qu'on invente, il s'agit de transmettre le pouvoir d'inventer
", écrit le psychanalyste Jean David Nasio
dans " L'inconscient à venir ". Transmettre
le pouvoir d'inventer, est-ce que cela passe aussi par
le fait de se risquer à une parole publique, par
le fait de s'exposer ? Est-ce que cela implique, pour
les personnes qui sont en charge du Point de Capiton de
" permettre les conditions d'une parole singulière
dans le collectif " ?
Qu'est-ce qu'écrire pour un psychanalyste
? Qu'est-ce qu'il s'agit d'inscrire par et dans le lien
social lorsque l'on porte témoignage d'une pratique
clinique, d'une réflexion théorique, d'un
embarras à transmettre ?
Il m'est donc apparu dans un après-coup,
alors que je rédigeais ce travail de présentation
pour cette journée, que ce sous-titre " L'écriture,
promesse d'une inscription " porte également
témoignage de la dynamique même de cette
association de " recherches en psychanalyse et dans
les disciplines affines ", appelée Point de
Capiton, qui vous accueille aujourd'hui.
En effet, depuis la création du Point
de Capiton en 1989, ses membres s'attachent à maintenir
vivace cet espace comme lieu d'expression d'un désir
de savoir.
Pour ce faire: permettre la rencontre de personnes qui,
psychanalystes ou non, chacune avec son trajet personnel,
apporte une parole subjective. Parler en son nom et s'y
risquer, c' est ce qui est proposé aujourd'hui
à chaque intervenant et chaque discutant, mais
aussi, lors des débats, à ceux et celles
qui voudront bien prendre la parole.
Par ailleurs, il nous importe de prendre acte, par ses
effets dans le lien social, de ce qui se découvre
dans une psychanalyse, à savoir l'émergence
d'une parole qui, en faisant coupure avec des répétitions
mortifères permet, pour le sujet qui s'y risque,
l'invention , qui est toujours invention d'un style.
La levée de certaines inhibitions qui invalidaient
le sujet dans son rapport aux autres, témoigne
parfois de ce passage effectué dans la cure. Passage
du symptôme à la reconnaissance de son désir
par le sujet.
Qu'un intervenant prenne la parole en public sur une question
qui le préoccupe et lui tient à coeur implique
qu'il s'est confronté lui-même à son
désir de savoir quelque chose sur cette question
qui le taraude.
Mais cela signifie aussi qu'il en attend des échos
comme relance à son questionnement . D'où,
lors de nos rencontres publiques, 1'importance des débats
et de leur densité, non seulement pour les personnes
venues écouter , mais aussi pour ceux et celles
qui mettent leur discours au risque de notre écoute.
* * * * *
Un des paradoxes de l'écriture est d'avoir été
depuis toujours, et dès l'origine , l'apanage du
pouvoir , laïque ou religieux, avec le scribe comme
instrument . Qu' en est-il des sociétés
dites " sans écritures ", sociétés
de tradition orale , et quelles sont les conséquences
de la mise en contact de ces deux formes de société
:celle de l'écrit et celle du verbe ? Joëlle
Fatticcioni, Psychologue, nous permettra sans doute de
travailler cette question. Elle va tout de suite nous
parler de " l'écriture avec le sable "
des Indiens Navajos.
S.Molina
LES
PEINTURES DE SABLE DES INDIENS NAVAHOS
JOËLLE FATTICCIONI
Quelques repères historiques
Selon les archéologues, des êtres humains
vivraient sur le continent américain depuis environ
40 à 50 000 ans.
Selon les uns, ces hommes seraient originaires du continent
américain, selon d'autres, ils descendraient de
peuples sibériens et mongoloïdes. Selon cette
seconde hypothèse, ces peuples auraient migré
de la Sibérie via le détroit de Béring,
alors asséché par plusieurs glaciations
successives, jusqu'en Alaska, puis se seraient répartis
sur tout le territoire Américain.
Bien sûr cette migration se serait déroulée
sur plusieurs millénaires et les groupes bien que
de souches communes et ayant conservés des caractéristiques
biologiques et culturelles similaires (mode de vie collective
: propriété collective de la terre et des
ressources) se seraient peu à peu distingués
les uns des autres.
Les Athapascans repérés sur la côte
arctique de l'Amérique du Nord se seraient dispersés
à la fois vers le Nord Est Canadien, vers la baie
d'Hudson et le long de la côte Ouest des Etats-Unis.
Ils se seraient installés pour certains, le long
du Rio Colorado, à l'embouchure du Rio Grande,
du côté du nouveau Mexique actuel.
Les Apaches, les Navahos, les Lipans seraient issus de
ce peuple Athapascan et s'en seraient séparés
autour de 900 à 1300 de notre calendrier (Cf. Linguiste
Harry Hoïjer = Glottochronologie).
Ceux qui seront nommés " Navaho " se
seraient donc installés vers 1500 tout près
des Pueblos Hopis et Zunis.
Les Hopis seraient des descendants des Anazasis, on les
appelle aussi Fabricants de Paniers car ils excellaient
en l'art de la vannerie. Ils seraient dans la région
des " four corners " depuis plus de 2000 ans
et auraient pratiqué la culture de la courge, du
maïs, des haricots, auraient vécus dans des
pit-house (maisons à demi-enterrées)
(Céram p.157).
Autour de 500 après J.C. la poterie serait apparue,
de plus en plus finement décorée.
Dans les années 700, les premiers pueblos auraient
été construits, et n'auraient cessé
de se développer jusqu'à une période
de très grande sécheresse (1276 -1299 dendrochronologie)
qui aurait contraint Hopis et Zunis à partir en
nombre.
Quelques pueblos cependant survécurent, ce sont
eux, qui accueillirent ceux qui deviendront " Navaho
" et très peu de temps après, 1540,
les premiers Espagnols en quête de richesses et
de nouvelles populations à évangéliser.
Les Navahos, ou le dinèh, le peuple, a appris de
ses voisins Hopis plusieurs savoir-faire : poterie, vannerie,
tissage, culture agraire et surtout, a fait sien et reformulé
à sa manière les mythes Hopis.
De 1540 à 1692, la présence Espagnole est
relativement timide et ce malgré la fondation de
Santa Fé (1609) qui venait répondre à
celles de Jamstown (1607) et de Québec (1608).
Les populations Indiennes et Espagnoles ont donc vécues
bon an mal an côte à côte, ce siècle
et demi ponctué de " guerres ", d'esclavagisme,
de massacres d'indiens et de quelques prêtres, mais
d'échanges aussi. Ainsi, les Navahos devinrent
pasteurs (moutons, chevaux).
Quelques pueblos sont plus ou moins christianisés
et soutiennent les espagnols en guerre contres les Navahos,
d'autres groupes, comme celui de Jemez leur envoient leurs
filles pour les protéger des Espagnols, et quand
en 1692 un certain Pedro de Vargas vient porter un coup
définitif dans la conquête de la région,
ce sont les Navahos qui recueillent leurs voisins Hopis
échappés de la tuerie de Vargas.
La paix avec les Espagnols est précaire, avec les
Utes et les Comanches aussi.
Quelques clans Navahos s'éloignent vers le canon
de Chelly pour se mettre à l'abri.
Là, ils découvrent des restes de constructions,
probablement celle des Anazasis abandonnées 4 siècles
plus tôt, ainsi que les parcelles de terres jadis
cultivées.
Le dinèh s'y installe, s'y constitue, se construit,
s'organise, prospère.
Les Espagnols sont finalement peu envahissants.
Un peu plus tard, un peu plus vers l'est, cependant, la
frontière que constituait le Mississippi entre
Terres Indiennes et Etats Unis (13 - constitution 1787)
est violée par les prospecteurs d'or. Nous sommes
en 1849, ils sont nombreux, suivis par l'armée,
soutenus par le Gouvernement des Etats Unis.
(en 1848, par le traité de Guadalupe Hidalgo, le
Nouveau Mexique est un état des Etats Unis).
C'est le début des guerres Indiennes de l'Ouest.
Les Navahos se battent, négocient, sont vaincus
et déportés en 1863 à Bosque Redondo
à 500 kms de chez eux, c'est la longue marche -
beaucoup vont mourir, de froid, de faim, de maltraitement.
Blessé, meurtri, diminué, le dinéh
est finalement autorisé en 1868, à se réinstaller
sur le territoire des Four Corners, les "4 coins"
terre sacrée du Dinéh, terre qui constitue
maintenant encore son territoire.
Le bureau des affaires Indiennes impose une organisation
et un cadre politique étranger aux Navahos, contraint
la scolarisation des enfants en internat dés 1884.
Les enfants sont littéralement kidnappés
et enfermés dans les internats où ils changent
de nom, et n'ont plus le droit de pratiquer leur langue.
Ils reçoivent en outre un enseignement religieux
chrétien (mormon, presbytérien, catholique).
Même si la nation du Dinéh a su se faire
entendre et ainsi pu modifier ces contraintes; il n'en
reste pas moins que plusieurs générations
d'enfants n'ont pas grandi au milieu de leur famille.
20 % des enfants Navahos parlent actuellement le Navaho.
Le Mythe
Un thème, quand on parle de jazz, c'est un air
de musique que l'on aime fredonner.
Le thème en jazz est harmonisé aux accords.
L'improvisation se joue sur les gammes des accords en
harmonie.
Ce que l'on appelle la grille, ou le standard, c'est cette
suite d'accords qui reste identique chaque fois que le
thème est joué.
Et bien, pour le mythe, il me semble que c'est un peu
la même chose, il y a un thème, et des règles
strictes qui permettent à chacun de le raconter
à sa manière en étant toujours dans
l'harmonie de ce récit.
Il y eut, le 1° monde celui des insectes fornicateurs.
Ils étaient, libellules, fourmis, hannetons, scarabées,
escargot, criquets migrateurs.
Ils vivaient sur l'Ile, au centre du 1° monde, baignant
dans une teinte rouge. Le jour blanc se levait à
l'Est, il devenait bleu au Sud et virait au jaune le soir
à l'Ouest. Il y avait quatre créatures divines
chacune installée en son point cardinal : monstre
de l'eau - héron blanc - grenouille - tonnerre
de la montagne blanche.
Tout allait bien jusqu'au moment où les divinités
s'aperçurent du comportement délictueux
du peuple des insectes : ils forniquaient sans vergogne
vivaient dans la luxure et refusaient de les écouter.
Ils furent donc chassés. Les insectes s'envolèrent
et cherchèrent désespérément
une issue dans le ciel. Enfin au 4ème jour, un
trou à l'Est leur permit d'atteindre le 2°
monde, le monde bleu.
Celui des hirondelles trompées.
Le peuple des hirondelles accueillit celui des insectes
avec beaucoup de bonté dans ses maisons qui n'avaient
d'entrée que par le toit. Leur amitié dura
23 jours. En effet, le 24 ème jour, le chef hirondelle
s'aperçut qu'un insecte avait séduit sa
compagne.
Furieux, il somma le peuple des insectes de partir. C'est
le vent qui lui indiqua le chemin à prendre : aller
vers le Sud, trouver une fente dans le ciel.
Ils accédèrent ainsi au 3ème monde.
Il était jaune. C'était celui des sauterelles
bafouées.
L'histoire se répète, le peuple des insectes
se tient encore bien mal. Il est chassé. Le vent
rouge, cette fois le sauve en lui indiquant le passage
dans le ciel qui l'amène dans le 4° monde,
noir ourlé de blanc ; c'est le monde du peuple
sacré.
Ce monde était noir, sans soleil ni lune ni étoile.
4 points blanc très lointains étaient les
4 pics enneigés que les Criquets envoyés
en reconnaissance n'avaient pu atteindre. Par contre,
ils rencontrèrent en chemin, des hommes, les Kisanis,
en train de travailler aux champs. Le peuple des insectes
fut émerveillé de voir ces champs de maïs,
de courges, de haricots si bien cultivés tout prés
des villages. Les hommes Kisanis, invitèrent le
peuple des insectes à partager leur vie. Après
2 saisons paisibles, le tonnerre gronda à l'Est
et 4 personnages divins, blanc, bleu, jaune et noir vinrent
proposer au peuple des insectes de devenir des êtres
à leur image, avec des jambes, des pieds, des bras,
des mains. Les 4 personnages divins, repartirent en promettant
de revenir bientôt. Les insectes étaient
fort sales.
Il fallait qu'ils se lavent avant leur retour - 12 jours
plus tard, Corps noir et Corps bleu revinrent, et étendirent
une 1ère peau de daim sur le sol.
Corps blanc y déposa 2 épis de maïs
l'un blanc, l'autre jaune, leurs pointes tournées
vers l'Est, ils y glissèrent dessous 2 plumes d'aigles
de couleurs correspondantes. Une 2ème peau de daim
fut disposée sur l'ensemble.
Le peuple mirage, êtres surnaturels, venus pendant
ces préparatifs, se mit à déambuler
autour des peaux, alors que Vent blanc de l'Est et Vent
jaune de l'Ouest soufflaient entre les 2 peaux. A la fin
de la 4 ème déambulation, alors que les
plumes d'aigle frémissaient, la 2ème peau
fut retirée. Apparurent au lieu de l'épi
blanc, 1° Homme, de l'épi jaune, 1° Femme.
Il leur fut ordonné de vivre comme mari et femme.
Ils eurent 2 jumeaux hermaphrodites, puis un garçon
et une fille, tous devinrent adultes très rapidement.
A leur tour ils eurent des jumeaux.
Les êtres surnaturels conduisirent 1° Homme,
1° Femme et leurs enfants dans leurs demeures sacrées
à l'Est ; ils y restèrent 4 jours. A leur
retour, leurs enfants devenus adultes, épousèrent
les hommes et les femmes du peuple Mirage, les enfants
de cette nouvelle union devenus aussitôt adultes
épousèrent les hommes et les femmes du peuple
Kisanis et du peuple des Insectes (devenus humains).
Le peuple sacré venait de naître. Il vécut
bien sous l'autorité de 2 chefs : 1° homme
et le chef des Kisanis. Cependant, une querelle entre
1° Homme et 1° Femme sépara les hommes
des femmes durant 4 ans. Certaines eurent des relations
sexuelles avec d'autres créatures, puis tout rentra
dans l'ordre, la vie reprenait son cours.
Mais un jour accoururent de l'Est, le daim, l'antilope,
le dindon, l'aigle, l'écureuil, le colibri, la
chauve-souris, .. pendant 3 jours les animaux arrivèrent
et envahirent littéralement le peuple sacré.
Ce sont les criquets qui donnèrent l'alarme : un
flot puissant arrivait et menaçait de les engloutir.
Panique. Un vieillard et un beau jeune homme sortirent
de la foule et allèrent sur le sommet de la colline.
Le vieillard y répandit la terre des montagnes
sacrées dans laquelle son fils planta 32 roseaux
qui poussèrent aussitôt et formèrent
une seule tige, percée d'une entrée à
sa base à l'Est.
Etres sacrés, hommes, femmes, enfants, animaux,
tous s'y précipitèrent. La tige se mit à
grandir, pour atteindre la voûte céleste.
Mais il fallait percer ce ciel. Faucon noir, loup, coyote,
lynx, s'y essayèrent en vain. Criquet y parvint.
Il déboucha sur une île déjà
occupée. Les occupants lui proposèrent une
épreuve qui lui permettrait s'il la réussissait
d'occuper l'île avec ses compagnons. L'épreuve
: se transpercer le coeur avec une flèche de vent
noir. Le criquet s'y soumit, il survécut. Le peuple
sacré était sauvé, blaireau agrandit
le passage, (il lui en reste les pattes noires) et tout
le monde put enfin accéder au 5ème monde.
Le monde de la surface, le nôtre.
Sur l'île, le peuple sacré issu des insectes,
dressa des abris de branchages. Celui des Kisanis, fatigué
de ces insectes/humains mal dégrossis, partit vers
l'Est.
Corps noir et Corps bleu avaient apporté de la
terre et des roches avec lesquelles ils édifièrent
les quatre montages sacrées :
- à l'Est, le Mont Blanca
- au Sud, le Mont Taylor
- à l'Ouest, les Pics San Francisco
- au Nord, le Mont Espérus
sur chacun ils installèrent des êtres sacrés.
Le garçon et la fille de cristal à l'Est
Le garçon à la Turquoise et la fille au
grain de maïs au Sud
Le garçon maïs blanc, la fille maïs jaune
à l'Ouest
Le garçon pollen et la fille sauterelle au Nord.
Puis 1° Homme et 1° Femme fabriquèrent
le soleil : un disque de pierre blanche, des rayons de
pluie rouge, des éclairs de serpent - et la lune
: de cristal, coquilles blanches, feuilles striées
d'eau limpide. Beau jeune homme est chargé de déplacer
le soleil, vieil homme la lune et pour l'aider dans sa
tâche, 1° Homme inventa les étoiles.
Mais voilà que les femmes fécondées
dans le 4ème monde mirent au monde des monstres
effrayants, menaçants. Le peuple sacré dût
fuir, vers l'Est, il s'éparpilla.
Les êtres divins, Corps bleu, Corps noir créèrent
comme ils l'avaient fait pour 1° Homme et 1° Femme,
2 femmes. L'une fut nommée Femme changeante, l'autre
Femme coquille blanche.
Femme changeante, la terre, fut fécondée
par le soleil, Femme coquille blanche par l'eau d'une
cascade. Elles accouchèrent ensemble de 2 garçons
que l'on appelle Héros jumeaux.
Ils vainquirent les êtres surnaturels qui les avaient
éprouvés, retrouvèrent grâce
à Femme araignée leur père Soleil,
qui voulut bien les reconnaître comme fils.
Avec les merveilleuses armes offertes par leur père
Soleil, les Héros jumeaux se mirent en demeure
de détruire tous les monstres qui avaient tant
effrayé le Peuple Sacré. Ce qu'ils firent.
Puis se demandant s'il restait encore des ennemis des
hommes, Vent leur dit qu'en effet, il restait la vieillesse,
le froid, la faim, etc... Les Héros jumeaux décidèrent
de les rencontrer pour pouvoir aviser mais chacun démontra
la nécessité de son existence : la vieillesse,
parce qu'il faut laisser la place aux jeunes, la faim,
parce qu'il faut la connaître pour respecter la
nourriture, le froid parce qu'il est bienfaiteur en regard
de la chaleur qui dessèche tout, ils en restèrent
donc là.
Femme changeante, la terre, construisit une maison pour
Soleil à l'Ouest. Elle s'installa également
à l'Ouest avec les Héros Jumeaux. Puis Dieu
qui parle et Dieu des maisons (ailleurs appelés
Corps noir et Corps bleu, blanc, jaune) créèrent
comme ils l'avaient déjà fait un garçon
et une fille, ils furent confiés à Femme
coquillage blanc, puis un autre garçon et une autre
fille furent créés.
Les premiers et les seconds engendrèrent le peuple
de la surface terrestre. C'était le clan de la
maison des sombres falaises (ou maison des tours).
Pendant 13 ans ce clan vécut dans l'espoir et l'interrogation
d'une rencontre hypothétique avec d'autres clans
; le vent une nuit leur indiqua des feux dans le lointain,
il rencontra un autre clan en 21, ans un 3ème puis
un 4ème clan vinrent se joindre à la première
communauté - 4 clans celui des sombres falaises,
celui de l'Eau amère, celui du Peuple de la boue
et enfin le clan Celui qui vous encercle. Le peuple Navaho
était né. Il s'enrichit d'autres clans,
de solitaires, aussi, Utes, Apache, Zunis et aussi de
Kisanis.
Le Dinéh, le peuple, chez lui, en Dinéhtah
était installé entre ses 4 montagnes sacrées.
Voici très résumé, un récit
de ce mythe. De lui découlent toutes les cérémonies,
appelées voies au cours desquelles sont utilisées
les peintures de sable, que l'on dit en Navaho iikaah,
littéralement traduit par = "L'endroit où
les êtres sacrés vont et viennent".
Si le mythe fondateur peut être raconté au
gré du locuteur, ou son récit quelque peu
influencé par des rencontres avec d'autres peuples,
d'autres religions, les mythes qui le constituent eux,
sont récités au mot prés, à
l'occasion de l'exécution des voies :
Chaque voie est récitée et pratiquée
telle qu'elle a été enseignée aux
Navahos par un être sacré du 4ème
monde, dont l'histoire est racontée dans le mythe
fondateur.
Par exemple, la Kinaalda, ou voie de la menstruation,
qui est célébrée au moment des 1ères
menstrues de chaque jeune fille Navaho, a d'abord été
utilisée pour Fleur de pêcher, personnage
du 4ème monde, pour accompagner sa métamorphose
en Femme qui change. Ensuite Femme qui change l'a enseignée
au Dinéh.
De plus, le hataalii sait bien que le pouvoir restaurateur
d'une voie est efficient seulement si ses rituels sont
strictement et rigoureusement répétés
tels qu'ils lui ont été enseignés.
Les voies de guérison se déroulent toutes
selon le même schéma, dans un lieu spécifique
: un hogan sacré (4 côtés hogan mâle
- 7 côtés hogan femelle). Les parents du
patient, toute sa famille, ses clans d'origines sont invités
à participer à la voie.
Un feu est allumé au début de la cérémonie
et sera entretenu jusqu'à son terme.
Il y a d'abord les rites de Bénédiction
et purification. Le Hataalii (one who sings. Hoijer) lance
sur les poutres du hogan des pincées de maïs
blanc (homme) ou jaune (femme).
Le patient et tous ceux qui le souhaitent, sont invités
à se purifier par des vomissements provoqués
par des infusions de plantes émétiques et
par un bain de vapeur dans la hutte à sudation.
Le patient est vigoureusement massé (en particulier
la partie de son corps malade) avec les batons de prières,
il est enveloppé dans un tissu de yucca tressé,
symbolisant l'entrave, que des hommes masqués viendront
trancher avec des couteaux de silex - symbolisant la délivrance.
Viennent ensuite les demandes aux êtres sacrés
formulées selon les rituels propre à chaque
voie.
Le patient est installé sur la peinture de sable.
Le hataalii pose ses mains humides sur les figures sacrées
représentées en sable puis sur le patient,
il s'accompagne de chants et de prières que le
patient doit répéter.
Ce déroulement se renouvelle plusieurs jours et
nuits avec différentes peintures, différents
chants, différents rites.
Au dernier matin, le chant de l'Aube clôture la
voie, il se chante tourné vers l'Est.
Tout au long de la cérémonie, la plus proche
famille du patient, loge et nourrit tout le groupe présent.
C'est d'ailleurs un parent qui a demandé la 1ère
consultation, à une femme qui écoute pour
une cérémonie de tremblement des mains ou
bien de contemplation des étoiles, afin qu'elle
établisse un diagnostic, indique les voies de guérisons
adéquates et permette à la famille de faire
appel aux hataalii qui les pratiquent.
Une voie est donc faite :
- d'actes (courir 3 fois par jour pour la voie de la menstruation
par exemple)
- d'ingestion d'infusions de plantes
- de récits
- de chants
- de peintures de sable.
Elle peut durer 2, 3, 5 ou 9 nuits.
La voie de la nuit par exemple dure 9 nuits et nécessite
une centaine de peintures.
Ces écritures éphémères, les
Navahos, les utilisent dans un double dialogue, une double
transmission. Pour l'une, il s'agit d'une adresse faite
au êtres sacrés. Pour l'autre, il s'agit
d'un dialogue intergénérationnel. Pour la
première donc, il y a transmission dans le sens
d'une demande, adressée aux êtres sacrés
de venir rétablir l'harmonie naturelle rompue,
ou bien de venir accompagner les passages importants qui
jalonnent l'existence.
La peinture de sable qui, je vous le rappelle se traduit
par : "l'endroit où les êtres sacrés
vont et viennent" est le lieu de transmission. Elle
est le langage très codé que les êtres
sacrés entendent, celui que le hataalii sait écrire.
Elle s'efface, comme le son des paroles prononcées
s'évanouit.
Elle est le lieu de rencontre, le lien fondamental entre
l'histoire du peuple Navaho et le peuple actuel.
Elle est ce qui rappelle à chaque participant à
la voie dans son échange actuel avec le 4ème
monde, la manière dont la mémoire de l'histoire
des Navaho s'est inscrite et continue d'inscrire son sceau,
son identité au peuple.
Dialogue entre le peuple sacré du 4ème monde
et les Navahos du 5ème monde, elles sont aussi
objets de dialogue entre les générations
dans la transmission des savoirs.
Comment devient-on hataalii ? Il y a plusieurs manières
d'en décider. J'ai choisi de vous lire un extrait
de l'interview d'un hataalii, membre du conseil consultatif
des hataalii de la nation Navaho, -Sam Begay connaît
la "voie de l'ennemie" (celle qui a permis a
beaucoup de soldats Navaho de surmonter leurs difficultés
au retour de la guerre du Vietnam) et la "voie de
l'eau" - (noyade). Cet interview a eu lieu en Août
95 à Indian Well.
" En fait, je voulais être un ivrogne, je rêvais
d'une maison dont les murs seraient faits de bouteilles
de bière, de la bière partout et toutes
sortes d'autres boissons aussi. C'était mon rêve
!
Non devenir hataalii n'est pas une décision de
l'esprit, c'est une réponse à un appel,
un peu comme dit la Bible, "la vocation", l'appel,
une voix. Cette voix, je l'ai entendue et j'y ai répondu.
J'avais l'habitude tous les matins de courir dans la nature.
Un matin -c'était dans la montagne, l'hiver- j'ai
entendu ce que vous appelez une "voix". Je l'ai
entendue deux fois. Et pour moi, ce fut un tournant. J'avais
suivi deux années de catéchisme et j'étais
déterminé à devenir chrétien.
Mais cet appel a radicalement changé ma vie. Avant,
je ne croyais pas à ce que disaient les hataalii,
les gens de mon peuple, je leur déclarais "vous
vous trompez". Mais tout a changé quand les
êtres sacrés m'ont appelé.
Il faut une vie, une vie entière pour devenir hataalii,
pour que la sanctification ait lieu. Je n'ai pas choisi,
non, non ! Tout cela est venu à moi naturellement.
Il n'y a pas non plus de hiérarchie dans les cérémonies,
pas de chants plus importants que d'autres. Ce qui importe
c'est la manière dont vous croyez. Comment vous
croyez. Par exemple, en ce moment, je voudrais apprendre
"la voie de la nuit", mais quelque chose, une
voix me dit : "attends, attends, pas tout de suite"
et je dois tenir compte de cette voix. Car au fond, une
seule chose importe vraiment : nous sommes les enfants
de la terre et nous sommes les enfants du Ciel aussi.
Nous devons apprendre à vivre en harmonie. Tout
se résume à ça".
Et, plus loin il continue : "... c'est le malade
qui fixe le prix. Une fois j'ai dû faire une voie
complète pour vingt dollars, vingt dollars seulement.
J'ai accepté. Mon grand-père, de qui j'ai
appris, m'a toujours dit : "c'est au patient de déterminer
ce qu'il peut payer, pas à toi".
Ce que dit Sam Begay, c'est que la manière dont
il a été amené à devenir hataalii
n'appartient qu'à lui seul, dans sa relation, au
peuple sacré. Il souligne son respect rigoureux
des paroles de celui qui l'a enseigné, en l'occurrence,
son grand-père.
Il semble d'ailleurs que la transmission se fait beaucoup
plus souvent d'une génération vers la 2ème
génération après elle : ce sont plus
souvent les grands-parents qui enseignent à leurs
petits enfants que les parents à leurs enfants.
Ce peut être aussi un oncle, une tante (une femme
peut devenir hataalii mais il lui est fortement recommandé
de ne pas prendre son mari pour maître même
si celui-ci est très réputé). L'apprentissage
est long, beaucoup de textes non écrits à
apprendre par coeur, beaucoup de mélopées
aussi, de plantes à connaître pour lesquelles
il faut à la fois savoir où les trouver
(ce qui suppose de longues marches dans la nature) quand
les cueillir, comment les utiliser, quand et à
qui les administrer au cours de quelle voie.
Autant de moments de vie partagés
où l'apprenti s'imprègne des faits et gestes,
des paroles de son maître, de son attitude générale
dans la vie, notamment en ce qui concerne la notion de
respect : respect de l'ordre naturel en général,
ou autrement dit, des plantes, animaux, humains, terre
et ciel tous reliés entre eux et qui forment un
tout harmonieux.
Cette manière d'appréhender le monde est
partagé par l'ensemble du peuple (pas seulement
par les hataalii) et encore aujourd'hui, certains Navahos
jettent des pincées de pollen de maïs sur
le passage d'un animal qu'ils viennent manifestement de
déranger. Une manière pour les Navahos de
demander des excuses à l'animal.
C'est au creux de ces moments que se nichent tous les
héritages insus, non dits mais reconnus, Sam Begay
en témoigne.
Et puis bien sûr, il y a l'apprentissage de la technique
et des figures des peintures de sables. La maîtrise
du geste doit être parfaite, les couleurs et les
proportions strictement respectées.
Maîtriser une centaine de ces tableaux pour mener
à bien une voie de guérison comme celle
de la nuit, nécessite des années de travail
de réflexion et d'échange, d'humilité
aussi. Il y faut du temps. Là plus qu'ailleurs
peut-être, l'importance de la notion de la durée
dans le temps est prise en compte, à l'échelle
de l'individu mais aussi à celle de son peuple,
dans son passé, son présent, son futur.
L'apprenti s'imprègne de ses savoirs jusqu'à
ne plus pouvoir exister en dehors d'eux.
Je cite encore Sam Begay.
"Pour avoir une bonne santé, il faut faire
preuve de sagesse, avoir une bonne compréhension
des choses, il faut savoir. La santé c'est dans
la tête, votre tête. Je conduis des cérémonies
pour beaucoup de gens, mais je dois continuer à
penser à eux après. Je dois les garder dans
mes prières et vivre ma vie en conformité
avec ce que je prêche.
.... c'est à cette seule condition, ma bonne conduite,
que ces gens peuvent avoir une bonne santé. Mais
à l'inverse ma réussite dépend d'eux.
Eux aussi ont un rôle à jouer. J'ai une responsabilité
à leur égard, mais elle ne doit pas faire
oublier que les gens sont d'abord responsables d'eux-mêmes,
sinon rien ne peut avoir lieu. C'est à chacun individuellement,
de se prendre en charge -Tenez, moi-même, je n'attrape
jamais froid. Car quand la forêt commence à
rafraîchir et que tombe la première neige
je pars le matin avec mon sac de pollen et, devant les
premières traces de neige au sol, je demande aux
êtres sacrés de me reconnaître. Je
prends un peu de cette neige et je l'appose sur la plante
de mes pieds, sur les genoux, sur mes mains, mon plexus,
mon dos, mes épaules, et j'en mets aussi dans ma
bouche. Je n'ai jamais de rhume. Celui qui attrape froid
n'est peut-être pas en harmonie avec cette nature...".
J'écrivais, écritures éphémères,
promesse d'une transmission, c'est peut-être parce
qu'il y a promesse de transmission que la trace de sable
suffit.
Sans doute l'éphémère de la trace
- la peinture de sable- est-elle le signe de l'acceptation
d'une perte renouvelable et toujours renouvelée.
Mais perte qui n'est acceptée finalement que parce
qu'existe un dépositaire (le Hataali) de ce savoir
transmis et à transmettre qui vient autrement annuler
la perte.
Alors l'écriture peut ne pas être et le sable
s'effacer ; une autre mémoire est à l'oeuvre.
Que sont les écrits d'un peuple qui n'existe plus
? Que signifient-ils et pour qui ? Ne peut-on se demander
s'ils ne deviennent pas le miroir de celui qui les déchiffre,
les reflets d'un présent en quête de lui-même
?
L'éphémère de la peinture de sable
et sa transmission offrent à ce présent
ce que donc, aussi, il lui faut : une histoire.
Vous avez sans doute noté ces termes prononcés
par Sam Begay : " Sanctification, prêcher,
bible, vocation, voix entendues, bonne conduite ".
Une langue est vivante parce qu'elle est utilisée
dans tous les instants de la vie, elle évolue avec
l'évolution des modes de vie, elle impose en retour,
une manière de penser le monde et agit en conséquence
sur l'évolution de ces modes de vie, c'est un mouvement
constant.
Si le langage de Sam Begay est pénétré
de ces vocables chrétiens, pour autant la peinture
de sable ses rituels et ses mythes associés n'en
sont pas dérangés, ils continuent d'occuper
pleinement leurs places.
Bien plus peut-être, cette vivacité signifie-t-elle
que les emprunts linguistiques de Sam Begay, Hataali,
ne sont pas des emprunts à la mystique chrétienne.
Enfin pas encore, doit-on ajouter.
Ils posent aussi la question de la traduction de la langue,
l'inexistence d'équivalents linguistiques et conceptuels.
Rappelons-nous Iikaah : " l'endroit où les
êtres sacrés vont et viennent ", que
nous réduisons à peinture de sable.
Alors chez les Navahos, il me semble qu'encore la trace
de sable suffit :
Elle suffit malgré l'installation des Espagnols
dès 1540 au Nouveau Mexique.
Elle suffit malgré les guerres indiennes des années
1850 - 1868, les massacres et la déportation.
Elle suffit malgré l'absence au sein du peuple,
d'un grand nombre d'enfants kidnappés dès
1890 pour être enfermés en internat ; cette
pratique a perduré jusque dans les années
1950/60.
Elle suffit malgré la volonté du gouvernement
des Etats Unis en 1953/54 de faire voter la loi de termination
qui devait annuler tous les traités signés
avec les Nations Indiennes, ce qui a eu pour effet de
les faire réagir violemment. Elles se sont mises
alors à revendiquer avec plus d'acuité et
les moyens ad hoc, le respect total de ces traités.
Elle suffit malgré la stérilisation, à
leur insu, de femmes indiennes jeunes jusque dans les
années 75.
Elle suffit, malgré la grande misère qui
règne actuellement encore dans les réserves
indiennes, y compris la réserve Navaho, traînant
son cortège de maladies, d'alcoolisme, de délinquance.
Elle suffit pour l'instant, bien qu'il n'y ait plus que
20 % des enfants qui parlent couramment le Navaho.
Elle suffit donc cette écriture éphémère
à perpétuer la transmission et témoigne
pour ce peuple d'un solide ancrage identitaire.
Pour finir...
Alors que l'écriture est retour sur
soi, et concerne de si prés l'être qui écrit,
qui s'écrit, les peintures de sable concernent,
elles, à l'occasion de chaque voie (cérémonie)
le groupe qui se remémore son origine, se rappelle
une partie du mythe qui le fonde, se souvient de ce qui
l'a conduit là où il se trouve.
....et si l'écrit qui reste est finalement,
proposée à tous, la voie qui, toute éphémère,
va permettre à l'un, accompagné par tous,
de se retrouver.
BIBLIOGRAPHIE
Pour la partie historique ainsi que pour celle qui concerne
le mythe , je me suis particulièrement référée
aux deux premiers ouvrages cités ci-dessous .
(1991(-CERAM C.W (1972) Le premier américain .La
découverte archéologique de l'Amérique
du Nord . FAYARD .
-RIEUREYROUT J.L. (1991) .Histoire des Navajos .Une saga
indienne,1540-1990 .Albin MICHEL.
-GOODY Jack .(1994) Entre l'oralité et l'écriture
. PUF .Coll.Ethnologie .
-GRAUGNARD ,J.F., PATROULLEAU ,E., EIMEO A RAA ,S.(1977)
Nations indiennes , Nations souveraines . F.MASPERO.
-GROSSMAN,S.,BAROU , J.P. (1996) .Peintures de sable des
indiens Navajos. La voie de la Beauté. ACTES SUD.
-KROEBER ,Théodora .(1968) .Ishi .Testament du
dernier indien sauvage de l'Amérique du Nord. PLON
,Terre humaine .
-DELANOE ,N. , ROSTOWSKI , J. (1996) Les indiens dans
l'histoire américaine . ARMAND-COLLIN ,Coll.U.
-Terre indienne , un peuple écrasé, une
culture retrouvée . AUTREMENT, Série Monde
. Mai 1991.
ROMANS
-Tony HILLERMAN
Coyote attend.( 1991), Les clowns sacrés.(1994),
La voie du fantôme .(1987), Femme qui écoute
.(1998), Le vent sombre .(1982), Là où dansent
les morts, etc.... Edition RIVAGE ,Coll. Thriller .
Du même auteur : Le garçon qui inventa la
libellule .(Mythe Zunis) . Edition RIVAGE .
- Scott
MOMADAY
La maison de l'aube . (1993), Le chemin de la montagne
de pluie .(1995),
L'enfant des temps oubliés .(1997) Ed. Du ROCHER
. Coll. Nuage Rouge .
-Louis OWEN
Le chant du loup. (1996) . Ed. Albin MICHEL.
L'UVRE
COMME OBJET TOTEMIQUE
Docteur Régine
TETREL
Atelier " Papiers de Soi "
CHS Montfavet 4
Le Prétexte de mon propos m'est venu de la lecture
d'un article paru dans le Monde littéraire du 14-02-97,
où un généticien littéraire
(Pierre-Marc De Biasi) répondait à un herméneute
Laurent Jenny qui avait écrit un article accusant
sa confrérie le 20-12-96, dans le même journal.
Il semble donc qu'une guerre soit déclarée
entre les chercheurs en génétique littéraire,
et les critiques littéraires.
Les premiers s'acharnent sur les parties
cachées de l'uvre, les seconds sur l'uvre
publiée.
Alors, je me suis demandé de quel
côté, ombre ou lumière (soleil) se
trouvait le repas totémique, et où était
notre place à nous, soignants, face aux écrivants
de l'atelier, avons-nous droit, nous aussi, à ces
agapes
De quel côté se situe notre
fonction thérapeutique : dans la lettre ou dans
le geste ?
Alors pour essayer de répondre à
ces questions, je vous invite à partager ce repas.
EN HORS D'UVRE
Je vais vous présenter les généticiens
littéraires et leur travail.
La génétique littéraire, existe officiellement
en France depuis 1950. Date de la création au CNRS
de l'ITEM (Institut des Textes Et Manuscrits Modernes).
Mais la curiosité de la genèse
d'une uvre existait bien avant, dans les années
1920 par exemple, les textes de Zola ont été
soumis à la question.
Leurs sujets d'étude, ce sont les brouillons, les
avant. Textes des écrivains célèbres,
décédés.
Il s'agit d'un travail laïque, scientifique,
logique, profane, qui s'intéresse à la genèse
du texte, d'une phrase, sans tenir compte du tout de son
auteur ni du sens, c'est une archéologie de l'écriture,
étudiant les ratures, les rajouts, les annotations
en marge, les petits dessins, les gestes, ceci, dans le
but aseptisé de répondre à trois
ordres de questions dont les réponses prétendaient
à une certaine généralité
en matière de production textuelle.
Voici ces trois questions :
* Comment un projet mental devient-il texture
verbale ?
* Comment une séquence de mots se transforme-t-elle
en phrases puis en unité textuelle ?
* Comment une unité textuelle se transforme-t-elle
à travers reformulations, paraphrases, ajouts,
suppression, en une autre unité textuelle ?
" Ce triple questionnement, représente
en réalité le principe de toute analyse
linguistique de production textuelle. Seule la variation
de réponses permettra d'accéder à
la spécificité de chaque processus et de
dégager des régularités. "
Pour être un bon écrivain, existe-t-il une
logique scientifique à la création littéraire
?
Pourra-t-on jamais capter le processus de pensée
des maîtres ?
Que fera-t-on de leurs doutes, de leurs hésitations,
de leurs esthétismes perfectionnistes.
Cette dévoration de la partie cachée
de l'uvre, très obsessionnelle, semble relever
d'une recherche de la Vérité absolue, c'est
la négation de la part identitaire de l'écrivain
qui, elle, relève de l'incertitude.
C'est une recherche forcenée de ce qui manque aux
non-créateurs : l'avènement de l'imaginaire.
Seraient-ils tous des Jean-Baptiste Grenouille ? On peut
voir ou imaginer quelque chose de morbide dans leur violence
conceptuelle.
Pourtant, sans eux, nous ignorerions beaucoup de choses,
et en particulier que les critiques peuvent se tromper
dans leur analyse de certaines uvres.
Par exemple, dans "A la recherche du
temps perdu" Proust, dans son 15ème manuscrit
(sa 15ème mouture) commençait ainsi :
" J'étais couché depuis
une heure environ, le jour n'avait pas encore tracé
cette ligne blanche
"
Mais ce que nous pouvons lire dans la 16ème version
enfin publiée, cette phrase célèbre
qu'on peut lire sur certains tee-shirts :
" Longtemps, je me suis couché de bonne heure
".
On a également découvert que
la ponctuation des livres de Proust n'était pas
celle de ses manuscrits qui en comportaient très
peu.
Mais nous savons aussi que Proust ne voulait pas qu'on
aille fouiller dans ses affaires.
Ont été étudiés ainsi les
manuscrits brouillons de Stendahl, Kafka, Balzac, Ponge,
Perec, Joyce
et Flaubert.
Ce dernier était un besogneux, il
noircissait des milliers de pages avant d'achever un texte.
Il pouvait passer cinq jours sur une page et pouvait rester
vingt heures de suite à sa table de travail.
En 1984, Michel Butor disait de lui :
" Mais qu'a-t-il ainsi à griffonner, barbouiller,
raturer, recopier toute la journée
Alors les généticiens littéraires
:
- charognards ou archéologues ?
- chirurgiens ou éventreurs de l'illusion maternelle
?
(c'est à dire de la toute puissance de la langue)
Ces enfants intrussifs ressembleraient-ils
à ces "très primitifs" qui ne
faisaient pas le lien entre l'acte sexuel et la "pro-création".
A ce stade de la magie maternelle, l'objet totémique
ne peut être servi en repas, on ne se mange pas
soi-même. Mélanie Klein ne disait-elle pas
que le découpage était antérieur
au totémisme.
Le hors d'uvre est pétri de langue maternelle,
les brouillons seraient-ils "confusions" avec
la mère ?
Le désossement de cet objet totémique qu'est
le livre renverrait-il à la puissance fécondante
du St Esprit ?
Le païen engendrerait-il le sacré inéluctablement
?
Cette fonction logique d'aborder les brouillons apparaît
intentionnelle, conceptuelle, elle distingue et nuit dans
le champ du conscient, elle traduit la toute-puissance
des idées.
Démystifiées les écritures
vont-elles engendrer des "ROMANS-CLONES" ? à
la fécondation désexualisée ? Sommes-nous
en train de déterrer les morts, pour rendre plus
vivante l'hypertrophie de l'instinct social groupal ?
Quels géniteurs se cachent derrière les
généticiens ?
Sans doute des "pro-ducteurs"
et " re-pro-ducteurs ".
Les mères brouillons donneraient-elles
des enfants parfaits ?
L'UVRE = Plat de consistance
" Re-ssusciter " la partie du
travail, c'est, éthymologiquement parlant, la remettre
en mouvement pour cheminer jusqu'à l'uvre
finale qui va être le véritable objet totémique
donné en pâture, en plein jour, à
la confrérie sociale, c'est à dire à
la horde des lecteurs.
Le texte est clos, immobile, gelé, stoppé,
projeté symboliquement par des pages de garde.
Il est reconnu par son père et il porte un nom.
Nulle trace du temps chronologique de la gestation qui
a permis sa naissance.
J. Pickler en 1899 cité par Freud
dans Totem et Talon page 128 disait "La nomination
du totem (la plus part du temps un animal) pour les sociétés
primitives, avait besoin d'être fixée par
une écriture pour faire état de permanence,
c'est à dire, d'immortalité ".
Totem moderne, la parution du livre signe la fin de la
répétition, la sortie du chaos.
" Elle est le résultat d'un deuil réussi,
le lecteur, par identification à l'auteur, se sentira
rétabli et enrichi .
Nous en avons fait l'expérience.
Ce qui est donné à voir, masque bien le
travail antérieur.
Les critiques littéraires, qu'ils soient Philosophes,
Psychanalystes, Journalistes, Sociologues de formation,
s'alimentent tous de l'être de l'autre.
Véritables carnivores, ils vont soit assassiner
l'uvre ou, au contraire la défier.
De toute façon, la seule manière de s'approprier
l'uvre, c'est d'en trouver le sens.
A la fois juges et interprètes, les huménentes
s'intéressent aux théories de l'inspiration,
ils se font un plaisir de dévorer l'uvre
pour se délecter de ses symboles.
Plutôt sur le mode hystérique, la distance
qu'ils prennent avec l'uvre est plus ou moins importante.
A l'époque, où je rédigeais
des fiches de lecture pour les manuscrits d'Actes Sud,
je distinguais trois notions :
le style, le fond, la forme.
Pour qu'un roman passe la barrière
de la publication, il faut que ces trois critères
réunis produisent un effet de surprise chez le
plus grand nombre de lecteurs.
Cet effet " universel du manque originaire "
explique la valeur des mythes.
Le livre totem porte en lui une fonction mythique où
apparaît l'imaginaire créateur de symboles
; cette fonction plonge dans l'inconscient individuel.
Dans l'encyclopédie Larousse (page
363) Paul Ricoeur définit le mythe comme :
"un récit traditionnel qui rapporte des événements
arrivés à l'origine des temps et qui est
destiné à fonder l'action rituelle des hommes
d'aujourd'hui et de manière générale
à instituer toutes les formes d'action et de pensée
par lesquelles l'homme se situe dans son monde.
Fixant les actions rituelles significatives il fait connaître,
quand disparaît sa dimension étiologique,
sa portée exploratoire et apparaît dans sa
fonction symbolique c'est à dire dans le pourvu
qu'il a de dévoiler le lion de l'homme à
son sacré".
Pour retrouver le sens des mythes il faut remonter au
delà de l'étape de leur fixation et de leur
conceptualisation, qui sont déjà effet d'une
réflexion rationalisante.
Il s'agit donc de retrouver l'expérience vive collective,
tragique qui s'est donné son 1er langage : celui
des symboles, de l'écriture délivrée
de sa gangue mythologique, véritable message qui
donne à penser, antérieur au livre et aux
brouillons.
A l'âge de la science et de la technique, le mythe
n'est plus dans le coup pour expliquer l'origine des choses.
On voudrait nous faire évoluer vers
une démythologisation, mais cela ne saurait durer
car nous portons tous en nous ses racines qui puisent
leurs forces dans nos angoisses d'anéantissement.
Mais que les herméneutes se rassurent, ils risquent
fort de gagner cette guerre, avec l'ère de l'informatique,
les généticiens littéraires vont
bientôt manquer de pré-textes.
Les écrivains sont de plus en plus
nombreux à écrire directement sur ordinateur.
Ils peuvent ainsi tout à leur guise
couper, effacer, corriger, reprendre, intercaler, sans
laisser aucunes traces.
Le disque dur ne garde pas en mémoire
les erreurs, les ratures ne sont pas possibles.
L'écran met l'écriture à
distance du regard.
Le geste est le même quelque soit
la lettre : on pointe du doigt, et ce geste est le même
pour le point " final ".
Quand l'écrivain veut commencer à
écrire, (peut-on parler encore d'écriture
?) il allume son écran, et un MENU apparaît
grâce à une carte mère sans
laquelle il ne saurait y avoir inscription sur le "
disque dur ".
A Montfavet, nous n'en sommes pas encore
là !
Si l'Atelier possède un ordinateur
c'est pour retranscrire les manuscrits " au propre
" afin de " mâcher " le travail de
l'imprimeur
Je viens d'apprendre que les écrivains
avaient maintenant à leur disposition, un nouveau
logiciel, leur permettant de conserver la trace de leurs
corrections
mais sans les ratures
SALADE de mots sur papiers de soi(e)
Dans ces deux camps dont je viens de vous
parler, de toute évidence, il ne s'agit pas de
soignants. Les uns s'occupent de ressusciter des morts,
les autres d'enterrer les vivants.
A. Artaud aurait sûrement, pour les 1er qu'ils jouent
avec les excréments, les restes
c'est peut-être
pour cela qu'à ma connaissance, ils ne se sont
pas encore penchés sur ses " hors-d'uvres
"
. A l'Atelier qu'avons-nous à voir
avec eux ?
Ce que nous avons de commun avec eux, c'est
le mouvement ! " Ca bouge au-dessous des textes ".
Partir du geste, c'est la dynamique de la découverte,
ce processus de " chercher-trouver " ou ne pas
trouver d'ailleurs, anime soignants-soignés, tous
impliqués dans le processus d'inspiration, d'écriture
et de lecture.
Nous essayons, au travers des exercices classiques d'Atelier
d'Ecriture (il n'y en a pas de spécifiques pour
les malades mentaux) donc, nous essayons de trouver ou
d'associer des mots qui provoqueraient chez certains,
un " effet de surprise ". Pour que cela agisse,
cela suppose la notion d'un manque antérieur et
cela implique nécessairement la répétition,
qui, comme une drogue, viendrait stimuler l'imaginaire.
Travailler sur l'écriture signifie la notion d'accès
au symbolique, donc un travail sur le deuil.
Or, la plupart de nos patients n'ont pas
accès à ce registre. Tout le rôle
joué par l'écriture vient à la fois
du cadre sécurisant, du groupe qui vient le renforcer,
et du geste grave qui brode la page ce sont les motifs
(ce qui est en uvre dans la répétition
brouillon), ils font d'un homme, un écrivain, et
sont de l'ordre de l'inconscient.
Les pré-textes cachent toujours plus ou moins consciemment
les motivations profondes. Il en est de même pour
nous autres soignants dans notre choix de travailler dans
cet atelier. Nous nous plaçons dans la position
de ceux qui font écrire des personnes qui, seules,
soit, n'auraient pas l'idée d'écrire, soit
pas l'idée de faire lire ce qu'elles ont écrit.
Nous sommes, par nos désirs, des
suppléants paternels, remplissant le cercle troué
maternant du groupe, de la langue maternelle, pour que
le sens donné à ces expressions écrites
fassent lien social dans son émergence hors les
murs.
Pour Lacan " La mère baigne
dans le langage, et le père articule le langage
".
Fernando Pesoa disait : " J'ai écrit
comme une mère berçant son enfant mort ".
Depuis cinq ans qu'existe notre Atelier d'Ecriture, à
notre connaissance, deux de ses membres sont à
ce jour décédés. Nous avons gardé
leurs " brouillons " bien sûr. L'une d'eux,
une jeune femme de 22 ans, avait écrit, 3 jours
avant sa mort :
Quand la vie
a fini de jouer
l'on voi pense au mystère
car il n'y a plus de viue sur terre
car je quitte la terre
y a t'il dieu le paradi
Tous ça ne ma pas étais dis
la vie les fleurs fleurs les champ de blé
mais ce ci va nous quitter
quelle plaisir de ne plus avoir
a regarder le feu la guerre
des enfants inocent qui quitte la terre,
qui vivent la misère par la faute
d'adultes qui vive de pense à l'intolérance
en permanence
Si nous avions regardé ce texte de plus près,
aurions-nous pu prévenir ce qui est arrivé
? Nous appartient-il de découvrir les motifs des
pré-textes ?
Nos armoires commencent à renfermer une certaine
quantité de manuscrits d'auteurs vivants, qu'en
faisons-nous ? Loin de nous la moindre critique, la moindre
interprétation, le moindre jugement, la moindre
diffusion.
Notre objectif, c'est d'amener des personnes
en souffrance à s'exprimer sans soucis d'orthographe
ou de grammaire. Nous voulons laisser la libre pensée
se frayer un chemin et ainsi délivrer un savoir
méconnu, tout en partageant un vécu.
La dynamique du groupe fait qu'un jour,
aux travers des consignes, émerge un projet de
" mise en uvre ". Les brouillons concernés
sont alors assemblés, un choix de " qualité
supposée " se fait de notre part ; nous essayons
toujours de solliciter le désir et l'accord de
leurs auteurs.
Parfois nous leur demandons de " re-travailler
" leurs textes, pour reformuler une phrase, un mot,
mais pour eux, c'est une démarche difficile.
Nous préférons donc souvent choisir les
" 1ers jets " heureux. Les re-lier, leur donner
un sens, tel est notre but.
Ensuite, pour la publication nous leur demandons, à
eux ou à leurs tuteurs, une autorisation écrite,
ainsi que la manière dont ils veulent signer. C'est
le moment de la reconnaissance : Nom et Prénom
Prénom - Initiales ?
Pour l'instant, personne n'a voulu signer
sous un pseudonyme, ou le nom d'un autre.
Pour le titre du recueil, bien souvent,
dans le système officiel, c'est l'Editeur qui le
détermine, si possible avec l'accord de l'auteur.
Celui-ci est choisi en fonction d'intérêts
économiques, il doit attirer l'acheteur, tout en
restant singulier.
Nous avons donc, nous aussi, à jouer
ce rôle puisque nous sommes à la fois co-auteurs
et éditeurs des uvres.
Nous pensons que pour ce que l'Ecriture ait une fonction
de soins, il faut faire sortir les textes des murs pour
qu'ils se mélangent à d'autres voix et qu'ils
aient leur place dans nos bibliothèques, d'où
l'attention que nous portons à leur présentation.
Ceci est nécessaire à l'effet thérapeutique
d'ordre narcissique qui inclut le plaisir, la projection
et l'effet de miroir. C'est ce plaisir qui permet le moment
de la séparation.
Il arrive qu'en son absence, le patient refuse de lire,
déchire sa feuille, ou la jette dans la poubelle.
E. JABES ne disait-il pas : " La révolte c'est
une page froissée dans la corbeille ? "
Par le geste, l'écriture est une technique nécessitant
concentration, maîtrise des pulsions, et état
de présence. C'est cette inscription dans un temps
présent corporel qui permet le plaisir et met à
distance la souffrance passée et le statut de "
malade ".
Le geste peut ainsi, grâce au sens qu'on lui donne
passer de la destruction à la construction puis
de la construction à la sublimation.
Nous devons vous signaler que trois de nos participants
ont pu, seuls, sans aucune aide de notre part, affirmer
leur singularité sur un plan local ou national.
La première a exposé dans
un lieu public de sa ville, ses poèmes. Elle a
eu les honneurs de la presse. Actuellement elle suit,
avec succès semble-t-il ses études.
La deuxième a publié son uvre poétique
à ses frais. Elle ne ressent plus la nécessité
de venir à l'Atelier.
Le troisième a été
lauréat d'un concours national d'écriture
en Automne dernier. Il a pu aller passer trois jours à
Paris, accompagné d'une IDE pour la remise des
prix à la Bibliothèque Nationale.
- Que fais-tu?
- Je cherche à passer le fil dans l'aiguille, et
à filer à l'anglaise, puisque c'est la langue
universelle. Ainsi habillé à la mode, style
bon chic bon genre avec un look très british, très
cosy et bien cousu, un peu dandy avec un Q I plafonnant
à 120, les cheveux au vent, le petit doigt en l'air
et l'air un peu con, euh conforme au temps comme dirait
le dicton. Je serais paré à affronter toutes
intempéries, intempestif, pestiféré
grandiloquent et moyennant et monnayant ma place parmi
les grands, j'espère être bien vu et surtout
bien à l'aise dans mes vêtements.
C'est à ce moment là qu'on entend un cri
déchirant.
Laiguille est allée se planter sur son doigt et
une gouttelette de sang est tombée sur ses pantalons.
Trépignant sur ses talons, au bord de la crise
de mère de boeuf, le beauf à l'air d'un
nabot descendant d'un escabeau, se sentant ridiculement
petit dans ces vêtements trop voyants.
L'autre, l'oeil ricanant dans son dédoublement,
essaie de le rassurer en lui taillant, à grands
coups de ciseaux, un short ajusté à sont
tempérament.
GUY GENNARDI
DESSERT
Contrairement à ces messieurs de
la littérature, notre rôle modeste, non médiatisé,
est continu. Nous accompagnons l'uvre de sa génèse
brouillon à sa naissance en plein jour.
Nous aimerions participer à lever
le tabou de la représentation sociale et familiale
de la folie.
Nous pensons que la tentative désespérée
d'échapper à la souffrance autophage de
la psychose, a droit à une inscription sociale
qui ferait le lien entre l'être et le par-être.
Le terme, mot de la fin d'une grossesse,
n'est-il pas aussi une naissance ? Re-naître - re-lier.
Termes sacrés de la trace du sujet qui se voudrait
immortel, voici ce qu'à écrit un patient
sur la trace :
J'ai laissé une trace de mois dans
l'esprit de ceux que j'ai rencontrés, j'ai choqué
les mémoires de ceux qui ont voulu m'oublier. j'ai
gardé en moi une trace de toi quand je n'avais
plus de toit. J'ai écrit à l'encre débile
des mots qui s'effacent.
J'ai suivi des idées, des envies
tortueuses qui ne m'ont pas mené(es), mais mes
traces persistent pour qui voudrait me suivre vers des
sentiers inconnus.
La trace n'est que l'expérience de
qui la crée, comme un enfant qu'on n'aurait pas
voulu.
Elle se déploie au monde pour qui
sait la découvrir et la décrypter.
Parfois, les mots sont dans la bouche comme
des bonbons
P. S. : Je viens d'apprendre que le sujet de l'agrégation
de Philosophie de cette année (qui a eu lieu le
mois dernier) était : Vérité et Mythes.
BIBLIOGRAPHIE
- Totem et Tabou Freud
- Revues : Génésis 1-92 " ITEM "
Génésis 2-92 " Manuscrits Poétiques
"
Génésis 5-94 " Hypertexte "
Génésis 6-94 " Enjeux critiques c/o
J.M. Place
Edition du CNRS -
1) L'écriture et ses doubles - Génèse
et variation Textuelles 1991
2) Carnets d'écrivains n° 1 1990
3) De la lettre au livre 1989
4) Le Manuscrit inachevé 1986
5) Génèse de Babel, Joyce et la création
1985
6) La génèse du texte
- Le Monde
de l'Education, de la culture, de la formation -
" Cent fois sur le métier " Fabrice Hervieu
Mars 1997
- Le Monde littéraire - 20 Décembre 1996
14 Février 1997
" Les désarrois de l'herméneute "
page XII
- Art et Folie - Centre d'étude et d'expression
1994-1995
- Sublimation - Les sentiers de la création c/o
TCHOU 1994
- René Pandelon - " Psychose et création
plastique "
Doctorat en Psychopathologie Sept 1992 Aix-Marseille 1
- Cadoux bernard - Revue Entreprises n° 16 Octobre
1989
Psychologie Médicale 1991 23 Octobre
" Un petit commerce d'écriture " pages
1155-1162
- Derrida Jacques - " L'écriture et la différence
" Edition Points
- Encyclopédie Larousse
- Michel de M'Uzan " de l'Art à la Mort "
de Gallimard
Critique génétique cahier n° 1 c/o L'Hamattan
1991
BROUILLON
MAI 97 Francine
BAROIS
Dans l'avant, je ne suis rien encore, réel-irréel
conjugués.
Autour de la longue table de bois, des gens,
puis, le "pendant" se matérialise, les
mains se crispent dans l' appréhension / la préhension
de l' outil stylo. Les regards changent, les yeux se fixent,
s'éloignent, se ferment, pétillent, acceptent
ou se refusent : dévirginateur de vierge feuille,
le stylo hésite, caresse, violente, effleure ou
bien assène.
Il peut être outrage ou réparation,
lien ou séparation, le geste d'écrire devient
écriture. le vide se fait plein qu'aèrent
les déliés. Je nais, je suis, j'existe,
raturés de soupirs, gribouillés d'émotions,
je m'entre-parenthèse et m'espace afin que la douleur
ou la joie puisse trouver sa place.
Les mots me subordonnent pour me coordonner,
parfois je me sens pris en faute quand "saintaxe"
me refuse la grâce, alors je me barre, je prends
la fuite, je dérive vers la marge en re/créatifs
gribouillages. Echappée de courte durée,
le fléchage me ramène à la ligne
inachevée.
D'autres fois je me noircis de mots jusqu'à
l'ivresse, j'erre dans un dédale de crochets, de
rajouts, je bégaie de pointillés, mes rires
comme des virgules circulent, s'exclament et griffent
le silence. J'astérixe mes frustrations et surligne
mes sublimations.
Unique et multiple pourvoyeur de voyelles,
j'hachure mes démons de coupables innocences ,
j'essuie sur le papier mon diarrhéique verbiage
ou je couvre de croix mes deuils inassouvis.
J'exhume mes mots pour mes maux redoutant qu'on ne m'enterre
sous une pile de feuilles.
Une pause, de cendre ou de tache de café,
je réajuste mes circonflexes qui me laissent perplexe,
j'allège du stylo, ne ressent plus rien, je suis
là avorté, aux regards délivrés,
infini, je suis là déchiré d'imperfection
ou froissé de solitude, je me plisse d'amertume.
Je revêts maints costumes, éclairés
parfois d'une écriture ampoulée qui me fait
majuscule, je peux jaillir en jet, vif, rapide, sans possible
retour, définitif, mais aussi rimer sans raison
ma déprime déraison, ou encore versifier
jusqu'à l'aversion, jusqu'à la version finale.
Certains jours je m'entiche d'acrostiches
exilant la ponctuation, frénétique et volubile,
je m'exclame dans la précipitation et reste soudain
en suspension car l'indicible exil du ne vouloir pas être
lu.
D'autres instants j'entre en guillemet,
religieusement chaque mot est peuplé, repeuplé
conjurant mon désert.
Je pointille de trémas mes cursives
chaotiques, je me délivre gravement de mes aigus
quand le point final me terrifie, alors je m'auréole
de larmes, me lacère d'angoisse, me ponctue d'interrogations
quand le recto se refuse au verso, épuisé,
de guerre lasse je me rebiffe ou m'apostrophe puis somnole
en chemise; surtout n'être pas lettres mortes, n'être
pas l'oublié, je mature blotti dans mes ratures,
en suspension de ce regard qui me recrée patiemment
ou violemment, inlassablement. Ce regard qui me retrace
POUR
L'APRES
LES YEUX SUR LE BROUILLON
Martine DELILLE
L'atelier d'écriture c'est le "Royaume
du Brouillon". "Des morceaux choisis ont été
tirés de ces Brouillons pour être édités.
Brouillons de culture, courts brouillons, Brouillons de
11 H, difficiles à digérer, des qui terminent
en queue de poisson, ceux qui ont des senteurs de goûter
"du quatre heures", des gratinés, des
bains-marie, des "Aïgo-Boulido"...."Avé
l'assent"!!
Certains sont clairs et limpides, d'autres plus épais,
certains servis brûlants, d'autres glacés.
Il en est des doux, des épicés, des rustiques,
des raffinés. Certains demandent une longue préparation,
d'autres préparés au dernier moment.
Ils offrent une variété infinie de saveurs.
Faire un "bon brouillon" ne demande pas de qualités
particulières mais s'élabore par besoin,
nécessité, appétit gourmandise pour
des gourmets de l'écriture.
Ingrédients et ustensiles confondus c'est dans
la solitude de la feuille déjà blanchie,
que vous prendrez le risque de "prendre un brouillon"
- Quand vous aurez bien saisi les consignes,
plongez-les dans une marinade à base d'imagination.
- Durée de Macération : selon l'objet, l'exercice.
- Sélectionner, attendrir les pensées selon
la saveur recherchée. Faire chauffer.
- Conseil Pratique : éviter de mettre à
l'étouffée.
- Aux premiers frémissements, incorporez peu à
peu votre julienne de mots.
- Vous obtiendrez rapidement des phrases en crépine.
- N'oubliez pas de bien les tourner, malgré votre
attachement au fond.
- Mettre autant de rajouts en papillote que vous pensez
nécessaire.
- Après avoir piler bon nombre de mots, faire un
émincé d'aiguillettes en rature.
- Ou pocher des darnes de gribouillis selon arrivage.
- Corsez avec un "bouquet garni d'émotions"
du jardin ... secret bien sûr !!
- Par intervalle, commencer la décoration de fantaisies
en médaillon dans la marge ou les coins.
- Faire réduire ou allonger selon votre goût.
- Rectifier l'assaisonnement.
- Pincée de sel d'esprit en mots.
- deux, trois tours de Moulin à humour.
Ces notes peuvent en révéler, à elles
seules, toute la personnalité.
Secret du Chef
Un "lapsus calami millésimé
de dernière les fagots saura surprendre votre suprême.
Ces délicates associations savoureuses autant qu'inattendues,
ces précieux brouillons finiront "consommés".
Consommés en "Rien que pour soi" ou ;
en "Rien que pour soi" disant à une table
d'hôtes.
- Pas de souci pour la quantité :
Tous ceux qui, convivialement partageront avec vous, auront
leur quote-part.
- La qualité sera celle d'un produit du terroir,
d'un produit maison.
- Les yeux sur le brouillon, servir en écumant
ratures, gribouillis et autres mousses formés.
- Ou, dresser en tirant du liquide le texte bien ficelé.
- Eviter le hachis d'hésitations la saveur en serait
altérée.
- Vous retrouverez sûrement pendant la dégustation,
un arrière goût de "bouquet garni"
et peut être vous serez surpris par un autre révélateur
millésimé.
Tous ces petits "en cas" riches et bien pensés
révèlent dans nos bouches un goût
singulier d'universalité.
Surprendre, se surprendre et puis s'en séparer
avec un "Revenez-y".
Nous en savourons à chaque occasion les rebondissements,
sans cracher sur la soupe .
Profitons du plaisir qu'ils procurent au palais de l'esprit.
Amateurs, gastronomes.
Si vous désirez partager ce plaisir, une adresse,
une bonne adresse, l'atelier "Papiers de soi"
que vous trouverez dans le guide du ROUT'ART.
APRES
LA NUIT, JE REVERRAI LE JOUR
Marie Françoise
METRAS
Pourquoi j'ai écrit : "Après la nuit,
je reverrai le jour"
Carnets de thérapie. Novembre 1986 - Juin 1991.
Le désir d'aider les alcooliques
en même temps que celui de me faire plaisir.
Comment je l'ai écrit avec l'aide
de Serge Roux, animateur d'atelier d'écriture.
Un travail riche, dense et essentiel que je résumerai
en trois mots : apprendre, partager et créer.
Je vais vous parler du livre que j'ai écrit avec
l'aide de Serge ROUX, animateur d'atelier d'écriture
et fondateur de l'association "Voyages en Lectures"
dont il s'occupe activement. A propos de son titre "Après
la nuit, je reverrai le jour." j'aimerais déjà
dire que c'est Serge qui l'a trouvé. En lisant
mes textes, il a sélectionné cette phrase
et il a pensé qu'elle ferait un bon titre. J'ajouterai
que tout au long de mon travail avec lui, il a vu ce que
j'étais incapable de voir. J'en parlerai plus longuement
tout à l'heure.
Ce livre, comme le sous-titre l'indique,
est le récit de ma thérapie de 1986 à
1991.
J'ai éprouvé le désir de l'écrire
car cette thérapie m'a sauvé la vie. Elle
m'a sortie de l'alcoolisme où j'avais plongé
ainsi que de la dépression qui y était liée.
Je raconte au début du livre mon arrivée
à l'IMERA (Institut Méditerranéen
d'Etude et de Recherche en Alcoologie). J'étais
alors un véritable zombie qui avalait 12 cachets
par jour et j'étais la proie de terribles angoisses.
En écrivant ce livre, j'ai pensé
que mon témoignage pourrait aider des alcooliques
ainsi que des personnes qui ont à faire face à
cette maladie dans leur famille, dans leur entourage.
En effet, avant de connaître l'IMERA, j'avais été
soignée pendant quelques années par des
médecins pour qui je n'existais pas en tant qu'être
humain, que j'appelle "les pourris" et auxquels
je donne des noms tels que : le docteur Baveux, le docteur
Goret ou le docteur Labouchère. Je leur ai échappé
mais je voudrais surtout que ceux et celles qui se trouvent
entre leurs mains puissent faire comme moi, en aient la
force à temps.
C'est à partir de novembre 1986 que j'ai rencontré
des thérapeutes différents et j'ai éprouvé
plus tard le besoin de leur rendre hommage car ils m'ont
sauvé la vie. Eux , je les nomme le docteur Thalamon,
Aimand, Dautremer, Aymerikan, Fiorelle.
C'est le travail que j'ai fait avec ces thérapeutes
et que je poursuis encore aujourd'hui que j'ai voulu montrer
dans ce livre. Un travail de thérapie de groupe
ainsi qu'un travail de thérapie individuelle. J'évoque
en particulier plusieurs stages de thérapie "analytique
et corporelle" auxquels j'ai participé.
Je voudrais ajouter un point important pour moi. Quand
je suis arrivée à l'IMERA, ma fille, Delphine
dans le livre, se trouvait loin de moi, un juge des enfants
l'ayant confié â sa grand-mère paternelle.
Je raconte comment les thérapeutes de l'IMERA m'ont
aidée à me défendre, à la
reprendre avec moi.
Enfin, je crois que j'ai aussi voulu m'aider en écrivant
ce livre. Je me suis "fait plaisir". Au fil
des pages, je raconte non seulement comment les thérapeutes
m'ont aidé à découvrir le désir
que j'avais d'écrire mais aussi comment j'ai pu
le réaliser grâce à leur aide.
J'aimerais maintenant vous expliquer comment
est née l'idée qui a engendré la
structure du livre.
C'était en novembre 1994... Pendant
toute ma thérapie, donc depuis 1986, j'avais pris
des notes... J'avais même écrit auparavant
un roman qui évoquait mon alcoolisme. Plus jeune,
j'avais écrit des textes poétiques... J'avais
même écrit le récit d'une thérapie
de groupe sous la forme d'un conte intitulé "Le
petit homme noir et le grand homme blanc" que j'avais
envoyé à des éditeurs... J'évoque
d'ailleurs ces épisodes tout au long du livre.
En novembre 1994, donc, j'avais confié à
Serge ROUX une centaine de pages concernant "Les
vertus thérapeutiques d'un stage analytique"
qu'il m'avait rendue avec ses annotations. Je lui expliquai
alors qu'on me reprochait d'écrire dans un style
trop journalistique.
- Mais pourquoi, m'a-t-il répondu,
n'en tirerais-tu pas profit ? Pourquoi l'histoire ne se
déroulerait-elle pas dans un journal ?
L'idée m'est alors venue de mettre
en scène une journaliste de la revue "Psycho".
Au début du livre, une de ses amies qu'elle n'a
plus vue depuis vingt ans lui téléphone.
Elles se rencontrent et à partir de là,
elles décident que les carnets de thérapie
de Clarice Mayor, c'est ainsi que se nomme l'héroïne,
seront publiés dans la revue "Psycho".
On passe de suite aux carnets de thérapie de Clarice
et, de temps à autre, la journaliste et Clarice
se rencontrent pour préparer ensemble la publication
de ces carnets. On suit donc, parallèlement à
la thérapie de Clarice, l'évolution de la
relation entre ces deux femmes. La fin du livre, on apprend
que la journaliste va suivre un stage de yoga avec Clarice.
J'aimerais parler maintenant de ce que j'ai
voulu montrer dans le livre, de ce que j'ai essayé
de faire passer au lecteur : mon évolution grâce
à la thérapie et aux thérapeutes
qui m'ont aidée.
En relisant mes textes, je me suis rendue
compte qu'on pouvait établir- un parallèle
entre mon évolution vers la guérison et
mon chemin vers la poésie. Je m'explique. Au début
du livre, les textes sont plutôt lourds et moroses.
Ce sont des descriptions crues, les faits tels que je
les ai vécus.
Progressivement, les textes deviennent plus légers,
plus gais, plus poétiques. Serge Roux m'a beaucoup
aidé car, de la même façon que les
thérapeutes m'avaient redonné goût
à la vie en me montrant mes aspects positifs, il
m'a constamment montré les aspects positifs de
ce que j'écrivais. Il m'a encouragé en soulignant
les textes qu'il jugeait bons. Il m'a même conseillé
d'accrocher les meilleurs textes dans mon bureau et de
les lire chaque jour.
La thérapie et l'atelier d'écriture
m'ont aidé à découvrir que j'aimais
écrire des poèmes en prose dont certains,
selon Serge, pourraient être chantés. J'ai
choisi de vous en lire un parce qu'il représente
ce que j'imagine de la première année de
ma vie, une période que j'ai longtemps évoquée
en analyse et sur laquelle j'ai longuement écrit.
LA GUERRE
On me l'a racontée
la guerre.
Les allemands chez nous
dans la grande bastide
où nous vivions alors
me prennent dans leurs bras.
Ils pensent à leurs femmes
et surtout aux enfants
qu'ils ont laissés là-bas
tout en se promenant
en costumes de guerre.
Je l'ai imaginée
la guerre
et mon père sur moi
à travers la campagne
par son ombre vivante
des obus me protège
pendant que je
m'amuse
des cailloux à la main
à imiter les bombes
à jouer à la guerre.
je l'ai rêvée
la guerre
et je vois mon grand-père
de son fauteuil roulant
il appelle à l'aide
car il veut empêcher
qu'un enfant - c'est le sien -
tombe dans le fossé
et souffre de la guerre.
Ainsi pendant
la guerre
alors que je venais de naître
des hommes autour de moi
j'ai fait tourner la tête
cherchant à les séduire
en ignorant la guerre.
J'aimerais enfin vous parler de la création.
Comment j'ai écrit le livre.
Il y avait d'abord une matière à
travailler : les notes prises pendant ces années
là. les poèmes écrits chez moi ou
en atelier d'écriture, le conte : "Le petit
homme noir et le grand homme blanc".
Des idées me sont souvent venues pendant la nuit.
Je me réveillais et j'éprouvais le besoin
d'écrire.
Une nuit, des sifflements me réveillent. Quelques
êtres bizarres entonnent un chant de guerre. Je
me confie à ces petits bonshommes venus d'ailleurs
qui me racontent l'histoire de la guerre et j'écris.
Une autre nuit, je me réveille en pensant intensément
aux thérapeutes Dautremer et Aymerikan. Je me lève
et j'écris un poème "Le petit homme
noir et le grand homme blanc", poème qui constituera
le départ d'un livre auquel je donnerai le même
titre.
Pour créer le coté romanesque du livre,
je me suis beaucoup inspirée de ma propre vie.
Au début du livre, Clarice téléphone
à une amie journaliste qu'elle n'a pas vue depuis
longtemps car elle aimerait que celle-ci parle dans sa
revue "Psycho" d'un concert qui va avoir lieu
au profit de l'association humanitaire dont elle fait
partie.
Cette association que Clarice évoque souvent devant
son amie journaliste, les amis qu'elle y rencontre, les
enfants d'une pouponnière dont parle Clarice, tout
cela, il m'a été facile de le créer
car je l'ai puisé dans ma vie.
Je raconte une anecdote qui m'est effectivement arrivée
au retour d'un voyage en Inde, il y a vingt ans. J'avais
ramené de là-bas une bouteille emplie d'eau
"sainte" du Gange, une eau brunâtre que
je voulais faire analyser. A mon retour, recevant chez
moi quelques amis, je leur avais servi par erreur un pastis
arrosé de ce liquide. Un breuvage dont je n'entendis
jamais dire qu'il les ait incommodés...
J'aimerais vous parler plus en détail du travail
que j'ai fait avec Serge. De l'aide qu'il m'a apportée
dans ce qu'il appelle "les tâtonnements de
l'écriture".
Tout d'abord il m'a conseillé des lectures qui
m'ont aidé à transformer mon style. A un
moment, par exemple, mon style était trop ampoulé,
il m'a conseillé de lire la trilogie d'Agata Kristof
dont le style est très dépouillé.
Il m'a demandé d'écrire des Tropismes, en
lisant le livre de Nathalie Sarraute. D'écrire
un monologue intérieur après avoir 1u celui
de Molly Bloom dans Ulysse de Joyce ainsi que "Le
bavard" de Louis René Deforets. Quand j'ai
voulu décrire des corps enchevêtrés
sur une plage, il m'a conseillé de lire un passage
des "Corps conducteurs" de Claude Simon où
l'on voit des mannequins en cire qui s'imbriquent les
uns dans les autres dans une vitrine.
Suivant les conseils de Serge, j'ai aussi lu " Je
suis moi oubliée". Il s'agit d'un journal
à 7 voix écrit par 7 femmes avec l'aide
d'un écrivain et j'ai cherché à voir
comment ce dernier les avait aidées.
Pour évoquer des travaux de groupe, je devais décrire
une danseuse en train de danser et un peintre en train
de peindre.
Serge m'a alors conseillé de voir une danse, d'écrire
en observant des tableaux dans un musée. C'est
ce que j'ai fait, je suis même allée assister
à un cours de peinture aux Beaux-arts. J'y ai pris
des notes. A partir de là, mes textes ont complètement
changé.
J'ai aussi découvert que j'écrivais mieux
quand j'écrivais en écoutant de la musique.
L'écriture devient rythmée. Un rythme que
je crée, qui donne vie au texte.
J'aimerais parler encore plus dans le détail du
travail que j'ai fait avec Serge.
Je parlerai d'abord de l'écriture proprement dite.
Serge me montrait quand la ponctuation était inexacte.
Quand j'employais un mot inexact, il me demandait de rechercher
le mot approprié. Il me corrigeait certaines erreurs
grammaticales, ou même orthographiques, il me demandait
d'ôter un mot superflu, parfois d'en ajouter un.
Il m'a appris à éliminer les redondances,
à ne pas utiliser trop d'adverbes à employer
le temps qui convient, à corriger l'écriture
du langage parlé. Il m'a aidée à
présenter le texte convenablement, à respecter
la graduation narrative .
J'avais écrit cette phrase.
J'arrive à Gohelis, Une grande bâtisse pas
loin de la mer au milieu d'une forêt de pins.
Je l'ai ainsi transformée :
J'arrive à Gohelis. Au milieu d'une forêt
de pins, une grande bâtisse pas loin de la mer apparaît.
Serge m'a aidé à corriger
des phrases trop lourdes, à les découper.
On ne doit pas dire trop de choses dans la même
phrase.
Il m'a expliqué que le changement de la personne
qui agit implique un changement de paragraphe.
Il m'a conseillé de lire mes textes à voix
haute, ce qui m'a beaucoup aidé.
Il me demandait de corriger les mots impropres.
J'avais écrit : Leurs visages avaient compris que.
Il m'a dit : Comment des visages peuvent-ils comprendre
?
Quand une phrase ne convenait pas, Serge me demandait
de la tourner dans plusieurs sens afin de trouver le bon
sens. C'est une excellente gymnastique pour celui qui
écrit...
Serge me disait parfois que le texte n'était pas
crédible pas vraisemblable, ou pas compréhensible,
je devais le transformer.
Il me montrait parfois que j'en disais trop "Il faut
laisser deviner au lecteur" me disait-il," il
faut suggérer." ou bien "Il y a trop
de commentaires, pas assez de descriptions". J'enlevais
alors des phrases de mon texte, j'écrivais des
anamnèses pour le rendre plus vivant.
Il m'arrivait aussi de n'en dire pas assez, Serge me demandait
alors de creuser, d'approfondir. Il me donnait souvent
une matière à réflexion à
la fin d'un chapitre. C'est ainsi qu'il m'a demandé
d'écrire des réflexions sur le pouvoir,
sur la vieillesse.
Parfois un lien manquait entre deux textes, ou même
entre deux phrases.
Serge me demandait de le chercher. Il m'a fait remarquer
que je parlais du livre de Pierre Rey qui raconte son
analyse avec Lacan comme si le lecteur l'avait lu, ce
qui n'est pas souvent le cas. "Il ne faut pas oublier
la pédagogie du lecteur, me disait-il, faire son
apprentissage".
Quand le texte était décousu,
Serge me demandait de le reprendre en suivant le fil de
ma pensée.
Certaines scènes n'étaient pas décrites
d'une façon claire. Serge me demandait de les revivre
dans ma tête, de respecter la chronologie des faits.
J'avais écrit était tombée sur son
oreille qu'elle avait blessée. Plus loin qu'Elhorry
avait cassé la main d'Aymeikan en la serrant très
fort. Serge m'a demandé de me poser des questions
sur le corps humain, en l'occurrence l'oreille et la main.
J'ai consulté des dictionnaires, des encyclopédies
avant de réécrire ces textes.
J'avais écrit . Une autre femme me
porte sur le dos.
Qu'est-ce que cela veut dire ? m'a demandé Serge.
Après que j'ai écrit, "je
suis très myope", Serge m'a conseillé
de prendre un miroir, de m'y regarder, et d'écrire
en même temps en prenant une certaine distance.
Cela m'a aidé à écrire le rapport
que j'ai à mon corps. C'est après l'avoir
entendu me parler de l'exercice pongien qui consiste à
prendre un objet, à le regarder comme si on ne
l'avait jamais vu, à le décrire sans jamais
le nommer d'une façon matérielle tout d'abord
puis en laissant venir les métaphores, les associations
d'idées. C'est après cela donc que m'est
venue l'idée de décrire des livres, d'en
parler.
Parfois, un personnage était trop éloigné.
Par exemple, lorsque je parle de ma fille, j'évoque
" sa passion de la vie". En écrivant
ainsi, je montre une enfant de rêve, ce qui a paru
étrange au lecteur, Serge en l'occurrence. J'ai
donc transformé le texte en faisant parler ma fille.
J'aimerais vous lire deux notes d'encouragement écrites
par Serge après qu'il ait lu certains textes.
- Très bien écrit. L'on a
une envie frénétique de lire la suite.
Et la 2° qu'il a écrite après
avoir lu le texte sur la mort de mon père.
- D'une manière très distillée
tu réussis à distiller ce passage au néant
de ton père. C'est un très beau chapitre
façonné par le travail du deuil. Un grand
moment d'écriture et donc de vie. J'aime la déclivité
des autres enterrements avant le dernier, le plus important.
Je terminerai en disant le plaisir que j'ai
eu à travailler avec Serge Roux dont j'ai apprécié
les grandes qualités en même temps que la
compétence et l'amour de l'écriture qu'il
m'a fait partager et que je continue de partager avec
lui puisque j'écris actuellement des textes sur
la psychanalyse avec son aide.
Je conclurai en citant une phrase du psychothérapeute
Marc Oberlé :
"On ne peut enlever la boisson à
un alcoolique sans lui donner auparavant, AUTREMENT, les
bienfaits de la drogue. Ce cap franchi, un long combat
pour la vie commencera. Avec sa quête universelle
: l'ivresse du plaisir de vivre."
Cette dernière phrase de son livre :"Le plaisir
et l'ivresse" me fait songer au pouvoir bénéfique
de l'art quand il se substitue à la drogue.
"D'un corps à corps initial
de la mort physique, la langue originaire garde des traces
incorporées. Dés lors, chaque deuil chaque
peur, court le risque de s'y frayer un rappel mortifère,
à moins que la stratégie du moindre mal
ne vienne établir la maladie, l'acte répétitif,
la fuite en avant, comme mesure de sauvegarde paradoxale".
LE
CORPS LESE COMME ECRITURE
D'UNE PAROLE IM- PRESENTABLE
Vincent MAZERAN
SILVANA OLINDO-WEBER
Au moment où la recherche en psycho-somatique
s'oriente de plus en plus vers l'hypothèse d'un
dysfonctionnement archaïque dès les premières
acquisitions chez le tout jeune enfant, nous sommes réconfortés
de trouver sur les positions théoriques que nous
défendons depuis une dizaine d'années -
notamment celle d'une névrose traumatique originaire
- des auteurs qui jusque là défendaient
les thèses de l' IPSO et faisaient du trouble psychosomatique
une carence structurale que l'on pouvait apparenter à
la psychose.
Des auteurs comme Joyce McDougall, Sami
Ali et bien d'autres encore, y compris dans la Revue Française
de Psychosomatique (P.U.F), ne soutiennent plus la version
d'une pensée opératoire structurellement
déterminée et muette, mais semblent s'orienter
vers une option défensive, pouvant même inclure
pour certains une dynamique signifiante.
C'est dans ce cadre que nous allons reprendre
un certain nombre de concepts, déjà exposés
depuis quelques années, et montrer à partir
d'un cas clinique comment le corps peut devenir surface
d'écriture à une époque de la vie
où le langage articulé n'est pas encore
constitué, et où la réaction du corps
en tant que lésion apparaît comme venant
signifier que le sujet, même s'il n'est pas encore
représenté par le discours habituel, est
déjà présent dans les manifestations
signifiantes du corps.
I. ASPECTS CLINIQUES (S.0.W)
La somatisation est parfois considérée
comme une écriture ; sans lettre bien sûr,
mais plutôt à la lettre, c'est-à-dire
une manifestation objective sans déplacement métaphorique.
Pour illustrer le thème de l'inscription d'un symptôme
dans le corps, je vais vous exposer un cas clinique organisé
autour du concept de répétition.
Pourquoi cet axe là plutôt qu'un autre ?
Et bien, si le trauma fait trace dans le tissu psychosomatique,
la répétition est l'indice de l'activité
de cette trace. Elle se présente comme l'effet
d'un effacement mal effectué à l'origine
; comme si, à partir d'une rature instable au niveau
du Réel il fallait récidiver, d'un signe
répétitif, un premier acte mal effacé.
Depuis un certain nombre d'années nous mettons
en critique le supposé mutisme de la répétition.
Il nous apparaît, tous les jours, dans notre pratique,
que la répétition n'est pas si muette qu'on
le dit, encore que, elle ne "cause" pas comme
un retour de refoulé hystérique.
Pour rendre plus évident le "discours"
de la répétition, j'ai utilisé une
méthode qui ne vaut d'ailleurs que dans la mesure
où elle aide à objectiver quelque chose
d'une impression de déjà vu ou déjà
entendu ; cette méthode est développée
dans notre livre : "Pour une théorie du Sujet-Limite".
J'en résume l'objectif : en prenant comme domaine
d'analyse l'ensemble du matériel onirique, il s'agit
de réussir à dégager, pour chaque
cas particulier, un langage du trauma. On fera dés
lors travailler la répétition en mettant
en perspective les différentes occurrences, les
variations de rythme et les connexions avec des éléments
actuels. Cette méthode suppose donc, en même
temps que l'écoute flottante, une écoute
vigilante aux répétitions, de façon
à éviter d'interpréter l'accélération
d'un rythme répétitif comme une résistance
à la prise de conscience devant la demande ou le
désir d'un objet, alors qu'il s'agit d'un moment
de défense du sujet contre un déchaînement
de la pulsion de mort.
En tant que signature de trauma et de la pulsion de mort,
la répétition donne un aperçu indirect
du rapport du sujet avec la jouissance, au-delà
du principe de plaisir. Dans cette perspective, la mise
à l'épreuve de la réalité,
toujours impliquée dans un acte répétitif,
est rendue nécessaire au titre d'un étayage
contre des processus déstructurants.
Par ailleurs, il est essentiel de souligner la fonction
différentielle d'un cycle répétitif,
et là je cite Lacan ; dans son séminaire
sur l'identification il dit :
"C'est parce que quelque chose à l'origine
s'est passé, qui est tout le système du
trauma, à savoir qu'une fois il s'est produit quelque
chose qui a pris la forme A, que dans la répétition,
aussi engagée soit-elle dans l'individualité
animale, le comportement répétitif n'est
là que pour faire resurgir ce signe A." "Quelle
que soit la fonction intéressée dans ce
cycle, aussi charnelle qu'on le suppose, ce qu'elle veut
dire, en tant qu'automatisme de répétition,
c' est qu'elle est là pour faire surgir la fonction
différentielle du signifiant. "
Je vais donc tenter d'illustrer avec le cas de M.N le
rapport de la somatisation répétitive avec
un ordre de signifiant, notamment dans sa fonction différentielle,
en posant la problématique suivante :
La répétition ne fait-elle qu'accumuler
un signe différentiel au voisinage d'un point de
fixation ? Ou bien réussit-elle, malgré
ses retours en arrière, à relancer la chaîne
associative du discours subjectif ?
En d'autres termes : lorsqu'on se trouve confrontés
à des effets de répétition, dans
les somatisations, doit-on les interpréter comme
des moments quantitatifs, sans rapport avec l'imaginaire
? Ou bien la répétition va-t-elle faire
entrer le somatique dans une fiction redevable de l'inconscient
? Fiction qui non seulement pourrait se construire à
posteriori mais aussi précéder et causer
le symptôme.
M.N
Installé depuis peu dans la région, il vient
me voir en présentant comme urgent un problème
relationnel avec un supérieur hiérarchique.
En fait, il n'est pas très convaincu de l'efficacité
d'un travail analytique, mais il a déjà
tout essayé y compris et surtout la prière
et c'est sa dernière démarche.
C'est un bel homme d'une quarantaine d'années,
de type latin très marqué, il exerce dans
le secteur tertiaire à un poste de responsabilité.
Il apparaît dés la première séance
que les difficultés relationnelles masquent un
état d'angoisse mal élaboré centré
sur son état de santé. Il souffre d'une
spondylarthrite ankylosante et s'attend à une récidive
imminente. Pourquoi une telle attente ?
Des douleurs diffuses semblent lui annoncer une poussée
inflammatoire et il ajoute qu'en plus, il vient de déménager;
cet argument ne me paraissant pas aussi logique qu'à
lui, il va développer son schéma psychosomatique
dans un modèle quasi automatique :
Depuis qu'il travaille dans le secteur tertiaire, chaque
fois qu'il a une promotion suivie d'une mutation et d'un
déménagement, il lui arrive une catastrophe
:
- à 30 ans, alors qu'il se promenait à vélo,
une voiture le heurte ; trauma crânien, coma.
- à 32 ans, uvéite suivie d'une paralysie
des membres inférieurs durant quelque mois. On
diagnostique sa polyarthrite, avec présence de
l'antigène H.L.A. B27.
- à 34 ans chute à vélo : fractures
multiples des bras et jambes.
- à 37 ans nouvelle poussée inflammatoire
à la suite d'une uvéite, nouvelle période
de quelques mois de paralysie des membres inférieurs.
Donc, chaque fois, il avait obtenu une promotion
et déménagé peu de temps avant la
catastrophe. C'est dire s'il est dans la terreur d'une
rechute depuis son dernier déménagement
qui l'a amené dans la région trois mois
avant notre rencontre. En fin de compte, c'est ça
qui le met en état d'urgence.
De son anamnèse, il m'annonce qu'il
n'y a rien à attendre. Il est orphelin de père
depuis l'âge de 5 ans, tout a disparu de sa mémoire
"comme derrière un rideau de fer", après
5 ans, tout s'est arrêté de vivre.
"Que pourrais-je transmettre ? dit N. "mon père
ne m'a rien transmis" et en effet, il se vit, comme
un émigré permanent, un "homme de couleur"
"noir", si phobique de son teint mat qu'il fuit
le soleil. Un homme sans racines, sans histoire, sans
traditions. Et de cela il en veut à son père,
un italien, qui ne s'est pas "naturalisé"
français avant sa mort à 52 ans.
En effet, ce n'est pas la tristesse qui l'emporte mais
la rancune d'avoir été abandonné
aux mains d'une mère qui se morfondait dans le
ressassement de leur malchance et de leur décadence.
Mr N. dit "ma mère s'est arrêtée
de vivre quand mon père est mort." On pointe
là un deuil pathologique chez la mère.
Malgré ce refus d'historicité, j'apprendrai
quand même qu'il a souffert, étant enfant,
d'un eczéma géant si douloureux qu'il faudra
l'envelopper de gaze ; ce sera d'ailleurs le seul souvenir
qui lui reviendra de son père, car c'est lui qui
faisait les enveloppements de gaze.
Il se souviendra également qu'au cours de sa première
année il a été hospitalisé
pour une rupture stomacale, en raison d'un gavage alimentaire.
Il tient cette information de sa mère.
Dés la première rencontre
je lui ai dit qu'il me semblait évident qu'il avait
besoin de se construire un père. Mais cette construction
m'apparaissait d'autant plus difficile qu'il avait non
seulement subi une privation réelle, mais aussi
qu'il ne montrait aucune disposition à répondre
par un recours à l'imaginaire. En effet, il est
arrivé à cette première séance
dépouillé d'histoire, mais aussi sans émotion,
très opposant, bardé d'un fonctionnalisme
au ras de l'événement, et de plus avec une
difficulté d'expression orale qui lui posait problème
en toutes circonstances. Enfin tout ce qui argumente une
mauvaise indication de travail analytique et je l'aurais
sans doute refusé s'il n'avait apporté un
rêve.
Il accepte donc de rêver et il produira environ
150 rêves en deux ans de travail. ce sont des petits
rêves brefs, d'une ou deux scènes tout au
plus et sans aucune association spontanée.
Son premier rêve est antérieur à notre
rencontre. C'est un rêve qui l'intrigue beaucoup,
un rêve énigme qui le dérange mais
dont il ne peut rien dire.
Rêve 1 : Un homme de couleur sort
d'un bocal de verre où il était planté
en terre à côté d'une plante verte.
On voit plusieurs racines en surface.
Il est très perturbé par ce rêve,
mais aucune association ne suit cette perturbation.
Au premier contact on serait tenté
de repérer un fonctionnement opératoire
mais, il y a une telle pauvreté associative, une
telle réticence, qu'on peut aussi voir ce minimalisme
comme une réplique transférentielle de son
expérience de privation: car, par ailleurs, M.N
est très intensément impliqué dans
une pratique religieuse fervente, très au-delà
des simples rituels : c' est un pragmatique-mystique;
formule complexe dont les aspects contradictoires lui
posent problèmes.
Pour essayer de théoriser quelque
chose de ce cas, je me suis donc appuyée sur les
quelques 150 rêves que M.N a apportés. Il
faut signaler cependant que le climat transférentiel
s'est modifié peu à peu, jusqu'à
s'étayer sur une confiance excessive.
LES REVES
Ce qui frappe d'abord, dans cet ensemble
onirique, c'est la prédominance massive de la kinesthésie,
2/3 des verbes expriment un déplacement corporel
: courir, dépasser, rattraper, s'approcher, marcher,
passer, avancer, descendre, faire demi-tour, dévaler,
traverser un espace etc.
A ces verbes il faut ajouter toute une liste de sports
: natation, rafting, surf, basket, foot, escrime, course
à pied et surtout lé répétition
de courses en vélo, VTT et moto. On peut également
inscrire au chapitre du déplacement la répétition
de citations corporelles : bras, pieds, jambes, chevilles.
Cette motilité n'est pas sans problème puisqu'on
trouve aussi, régulièrement, des blocages
de déplacement : tomber, être bloqué,
bousculé, arrêté, des murs, des barrages,
des entraves, se traîner à genoux, des blessures
aux membres etc... c'est donc une dynamique conflictuelle.
On peut penser que ces rêves tendent
à liquider les traumas les plus tardifs, c'est-à-dire
la paralysie de ces dernières années. Mais,
d'un autre côté, il faut souligner que le
père de M.N était un sportif professionnel.
Il n'est donc pas impossible que, sous la couverture des
traumas tardifs, il puisse se jouer quelque chose de plus
ancien et de relationnel.
Il faudra attendre quelques mois avant de
voir apparaître dans les rêves des traces
plus nettement archaïques chaque fois que des moments
clé dans le transfert manifestent plus nettement
l'emprise de certains signifiants. Par exemple, lors d'une
séance, il réalise qu'il répète
à tout venant "je suis fatigué"
exactement comme le répétait sans cesse
sa mère, alors qu'en réalité il ne
se sent pas si fatigué que cela, il fait le rêve
29 à la suite de la séance :
Rêve : Ma mère sur une planche
à voile. On doit partir. Elle ne m'attend pas.
Elle ne peut plus faire demi-tour. Je suis sur une planche
et ne peux pas la rejoindre. Les courants sont contraires.
Pour tout commentaire il dit " je suis tellement
en attente d'elle" découvrant ainsi son manque
avec nostalgie. Et il pleure pour la première fois.
On voit qu'en laissant s'éloigner la mère,
il opère une défusion, une coupure et, bien
qu'il n'abandonne pas sa position en miroir, il cesse
quand même d'être elle
( il se dissocie du "je suis fatiguée"
) pour sentir qu'il ne l'a pas. Ce qu'on peut considérer
comme une désidentification ( un remaniement identificatoire
) .
- Notons que l'élément tiers séparateur
s'imaginarise sous la formule d'une planche à voile.
On y reviendra. Suivent 3 rêves d'angoisse puis,
au rêve 33, apparaît enfin une figure masculine
:
- un homme atteint d'une maladie articulaire et homosexuel
est là. C'est tout .
Enfin au rêve 34, pour la première fois,
apparaît nommément, le père :
Rêve 34
Je vois mon père, il est médecin, en costume
de travail avec une épingle à cravate. Je
me dis que je n'ai pas cette épingle.
La plupart des rêves qui suivent vont mettre en
scène l'impuissance et l'échec. Et ainsi,
passent 6 mois de grande angoisse.
Il semble que N ne puisse s'approcher de son père
qu'en position de castration soumise.
Le rêve 63 donne peut-être la clé de
l'angoisse qui s'exprime depuis le rêve de la planche
à voile.
Rêve 63
Il y a plein de sable, c'est le désert. Dans un
pot, un arbre planté en terre. Beaucoup de terre
dans le pot. Je regarde et je fais la différence
avec la terre qui est dans mon ventre gonflé. Quand
j'appuie il se dégonfle.
Nous remarquons que ce rêve reprend le thème
du rêve inaugural et énigmatique pour M.N
: le rêve de l'homme noir planté dans un
bocal avec une plante verte ; mais le rêveur est
ici figuré avec sa différence et sa similitude.
Ce ventre gonflé de terre m'évoque évidemment
le ventre du nourrisson hospitalisé et la terre
apparaît alors comme signe d'un trait unaire entre
l'homme en pot et le petit enfant - donc l'homme est dans
la terre, la terre est dans l'enfant - donc l'homme est
aussi dans l'enfant. Comment ne pas voir là une
incorporation (identification archaïque) à
un père enterré trop tôt ? Mais, bien
sûr une telle identification n'a pas pu se construire
au sommet de la première hospitalisation.
Compte-tenu de l'inorganisation de l'appareil
psychique d'un nourrisson, tout ce qui a pu s'inscrire
alors c'est l'investissement d'une limite moi/non-moi
et l'on voit avec ce rêve combien cette limite est
encore soumise à une dynamique de réversibilité,
ce qui correspond cliniquement à une surcharge
par le trauma de ce premier moment de coupure.
On va risquer une hypothèse : on va supposer que
les traces insensées de la douleur corporelle du
nourrisson se sont connectées au sens de la douleur
maternelle à la mort du père et probablement
en rapport avec le jour de l'enterrement.
Ce n'est là, bien sûr, qu'une hypothèse.
Mais, les rêves insistent :
Rêve 64
Dans le couloir il y a par terre la montre gousset de
mon père. Je dérange un voleur dans l'appartement.
J'ai peur d'aller au fond de l'appartement pour vérifier
s'il est là.
La terre, le temps, le temps volé,
le fond, le petit ventre "gousset", la peur
; tout cela fait rappel.
Dans le rêve suivant on trouve encore une plante
exotique, dans un pot, qui ne pourra pas grandir à
cause de petites bêtes à l'intérieur
du pot. Cette période de doute et d'angoisse s'achèvera
sur deux rêves :
Rêve 81
C'est une bagarre de rue. Mon groupe a le dessous. Quelqu'un
dit d'appeler Adam. C'est un père très costaud.
Il vient. Soudain je me retrouve à flanc de colline.
Il y a d'énormes champignons. Je les coupe avec
un bâton, ils se désintègrent. J'arrache
ce qui recouvre la colline, je dépèce la
terre. Alors une bouche qui est à même la
terre me dit : "laisse ça tranquille et pars
!".
Comment ne pas penser à une voix
d'outre-tombe ?
De même que dans le rêve du ventre gonflé
il y a mise en scène du rapport dedans/dehors avec
ici une image de peau, encore vulnérable, puisque
on peut le dépecer mais qui existe quand même
comme métaphore d'une limite territoriale.
On repère également le moment du "partir"
: séparation, mise à distance, là
c'est la voix du père qui ordonne la séparation.
C'est presque une mise en scène textuelle de la
fonction séparatrice de la parole du père
en tant que médiateur symbolique .
Nous sommes au mois de décembre ;
c'est l'anniversaire de la mort de son père. Il
peut désormais l'évoquer sans rancune, peu
de temps après il fait un autre rêve de séparation
avec la mère:
Rêve 91
Je suis en séance avec vous. Ma mère arrive
avec d'autres membres de la famille.
On continue le travail, vous leur expliquez leur rôle,
mais je veux continuer seul. Je leur demande de partir.
Ici, le départ de la mère est exprimé
comme une volonté et non plus subi passivement.
La dyade sur fond océanique s'est élargie
à plusieurs personnages avec une médiation.
C'est une perte acceptée.
On peut discerner que l'identification féminine:
PASSIVE EN FAIT, servait à masquer l'incorporation
mortifère avec le père enterré et
protégeait, au prix de l'échec et de l'impuissance,
d'un effroi bien plus archaïque que l'enjeu de la
castration oedipienne.
C'est sans doute parce que le père, même
mort et enterré, est finalement intégré
en tant que père protecteur, que le danger de l'identification
mortifère va s'affaiblir. Dés lors, la position
féminine passive disparaît dans les rêves
suivants qui prennent une tonalité oedipienne.
En même temps on constate, en cette dernière
période d'environ 6 mois, un remaniement du rapport
conflictuel de la mobilité : les obstacles au mouvement
qui, au début étaient de l'ordre de 50%
passent à 15% (soit de 22 blocages pour 54 déplacements
réussis, à 7 blocages pour 51 réussis)
.
Le père-guide va apparaître dans plusieurs
rêves et bientôt on voit s'ébaucher
une identification oedipienne classique :
Rêve 120
Un comte enlève une mère devant son fils
(c'est un fils) . Il viole la femme. Le fils s'active
pour faire cesser le viol. Le comte s'énerve. Le
fils part et revient derrière le rideau. Il porte
sa tête dans sa main droite. (C'est un gag de diversion
pour faire peur au comte)
Rêve 139
J'ai une épée et des armes blanches. Je
suis fier de le savoir. On voit l'évolution depuis
le rêve "Je n'ai pas l'épingle à
cravate" .
Le cas de M.N montre bien la coexistence
de deux dynamiques psychiques et la difficulté
de situer les différents niveaux de défense.
Par exemple, lorsque N a été
renversé par une voiture et , gisant à terre,
avant de sombrer dans le coma, il a pensé en voyant
s'agiter des gens autour de lui : "je voudrais leur
dire que je ne suis pas mort et je ne peux pas".
Sur quel plan temporel se trouve-t-il ? L'actuel où
se fait sentir un besoin d'être avec ces vivants
qui l'entourent ? Niveau objectal, niveau de la relation
; ou bien ce, "je ne suis pas mort" ne vient-il
pas prendre force de dénégation sur un "je
suis mort?" L'important alors serait le "ne
pas" non pas tant comme ouverture au refoulement
que comme élément différentiel qui
tient à l'écart l'innommable ?
Cet innommable on le voit pourtant se nommer par la répétition
du trait de cadavre entre père et fils. On peut
d'ailleurs se demander quelle part du cadavre vient paradoxalement
hanter ce "je ne suis pas" qui permet encore
d'exister dans la détresse du nourrisson enterré
dans son propre ventre ?
Sans doute la polyarthrite est une maladie d'hérédité
biologique, mais il y faut aussi un facteur d'environnement
qui joue un rôle déclenchant, et il reste
encore à se demander si les récurrences
somatiques, les poussées évolutives, sont
sans rapport avec le conflit psychique. Il nous semble
évident qu'elles ne le sont pas. La récurrence
somatique a partie liée avec la répétition,
ce qui pose la question du rapport causal entre la pulsion
de mort, l'érotisation défensive du trauma
et la somatisation en tant que symptôme psychosomatique.
Pour reprendre le fil conducteur de ce cas, il faut dégager
3 temps :
1° temps : on a posé une hypothèse quasiment
mythique mais néanmoins suffisamment logique, à
savoir que la première rupture signifiante, disons
la coupure originaire, s'est inscrite dans la douleur
du ventre dilaté ; douleur agglutinée sans
doute à un changement brutal des repères
et des rythmes en raison de l'hospitalisation. Posons
cela comme une trace originaire sans représentation
; une sorte d'algorithme : douleur + changement global
= A - c'est-à-dire un signifiant originaire indice
de la défense du sujet.
2° temps : à 5 ans, la mort du père
et la douleur de la mère viendront s'inscrire sur
cette 1° trace, déjà frayée,
de douleur/rupture.
- puis, un temps de latence assez long et plus tard un
3° temps, une chute, visage à terre, qui enclenche
la série des répétitions et met à
jour l'effet du signifiant différentiel originaire.
Dans les deux derniers temps on constate que la terre
qui traduit la limite dedans/dehors symbolise tout autant
la limite logique que la frontière imaginaire.
Ainsi, s'il s'agit bien d'un signifiant comme nous l'indique
la répétition, par contre le trait n'est
pas dénué de figuration, c'est donc un signifiant
peu différencié du champ perceptif dont
il surgi, pratiquement, une icône, venant réaffirmer
la limite moi/non-moi lorsque, en période critique,
le différentiel du sujet est attaqué par
les surcharges traumatiques .
Quant aux répétitions plus tardives, (déclenchées
par une chute, une douleur et une hospitalisation) elles
sont prises dans la dynamique défensive du trauma,
mais sur un mode secondaire plus élaboré,
cependant on voit bien que la logique initiale du schéma
le plus archaïque y est reprise comme un code de
base dans une nouvelle distribution.
Comment comprendre qu'un élément
perceptif se retrouve véhiculé dans une
forme minimale et puisse embrayer sur des élaborations
secondaires, elles-mêmes construites comme des fictions
sur le trauma ?
Revenons à la clinique :
Lors de la première hospitalisation, l'appareil
psychique n'était pas en mesure de traiter le trauma
par refoulement de représentations de la situation
vécue ; par contre lorsque l'enfant à 5
ans, il y a matière à refoulement au sens
du refoulement secondaire ; pourtant nous avons constaté
que les deux situations sont représentées
par le signifié "terre". Il faut donc
en conclure qu'un signifiant originaire en instance de
signification s'est glissé dans une signification
ultérieure et lui a infligé sa dynamique
répétitive.
C'est en somme une coaptation, de forme holophrastique,
où se ramassent en un seul signifiant deux moments
traumatiques, le premier massivement perceptif, le second
massivement sémantique. Le trop dit de la langue
adulte maternelle, lors de la mort du père, vient
recouvrer avec un trait formel le trop ressenti du nourrisson
en douleur.
On pourrait dire qu'il y a là un après-coup
sémiotique sur la 1° trace frayée par
la douleur du trauma. C'est après-coup sémiotique
constitue la modalité discursive de la répétition
: c'est la promotion d'un signe en fonction signifiante
et la répétition du signe pour commémorer
le coup de force du sujet qui a réussi à
se placer quand même à ce point qui marque
sa disparition. Or, s'il y a constitution d'une holophrase,
en raison de la surcharge affective d'un percept ou du
champ perceptif, on voit que la répétition
fait circuler, sans la gélifier, la chaîne
des représentations jusqu'à des élaborations
secondaires.
Il est certain que la douleur de la mère
et son érotisation d'un lien endeuillé avec
le père mort, ont surdéterminé un
sens à la passivité douloureuse de Monsieur
N ; la mère et le père enterrés forment
un ensemble indissociable. Ce qui laisse perdurer une
image composite archaïque, peu différenciée,
du couple parental.
Mais déjà, avant la mort du père,
que faut-il penser d'une mère qui porte son enfant
à un point de rupture stomacale par gavage alimentaire
? Le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle ne comprenait
pas le langage du nourrisson. Sans doute essayait-elle
de le calmer en le nourrissant ce qui laisse entendre,
compte-tenu du résultat, que son rôle de
pare-excitation s'est trouvé mis en échec.
La mère s'est enterrée imaginairement avec
son mari et n'a cessé de projeter sur son enfant
son lien idéalisé avec un mort. On comprend
que la série des identifications imaginaires va
buter pour M.N sur une configuration paradoxale où
il doit faire le mort s'il veut vivre dans le désir
de sa mère.
C'est d'ailleurs ce qu'il réussit fort bien sur
le plan affectif jusqu'à ce qu'il tombe amoureux
d'une femme qui lui demande d'être père à
son tour. Mais, un père vivant. Et là c'est
la débâcle que même Dieu le père
ne réussit plus à contenir et qui l'amènera
à tenter ce travail d'analyse comme "la dernière
solution" .
De 37 à 45 ans monsieur N n'a pas fait de rechute
; ce qui n'a rien d'exceptionnel, mais pour lui, une telle
accalmie a rompu la chaîne causale : mutation/catastrophe.
Il échappe à son destin et redevient acteur
de sa vie.
Il s'est d'ailleurs à nouveau trouvé confronté
à la même situation : promotion-mutation-déménagement
. Durant quelques mois il a pu continuer à venir.
Son angoisse avait repris le dessus, cependant il n'a
produit qu'une somatisation bénigne: dans la semaine
qui a suivi son installation à un poste de direction,
une éruption bulleuse aux deux mains lui a mis
tous les doigts en sang, l'empêchant ainsi de serrer
les mains de ses nouveaux partenaires. La réaction
n'a duré qu'une semaine. Puis le travail de soutien
a fait diminuer l'angoisse. Une rechute n'est cependant
pas à écarter, il n'est pas stabilisé
sur ses dernières positions.
II. APPROCHE THEORIQUE. (V. M.)
Le concept de somatisation, ou de psychosomatique,
met d'emblée l'accent sur les possibilités
du corps, dans certaines conditions, de prendre le relais
de la parole du sujet quand celle-ci vient de lui faire
défaut.
Nous savons déjà que le symptôme lésionnel,
quel qu'il soit, vient témoigner au médecin
qui en fait la lecture que tel organe est touché
et nécessite réparation. Nous sommes là
dans une visée proprement médicale, c'est-à-dire
objectivante; tel dérèglement qui entraîne
tel trouble doit être corrigé. C'est le registre
du soin habituel. Dans cette perspective, le corps peut-être
utilisé dans la relation aux autres dans un rapport
intersubjectif, soit pour en tirer quelques bénéfices
secondaires, soit comme opérateur de médiation,
soit pour alimenter une problématique plus profonde
qui se manifeste dans un discours hypocondriaque. Le retentissement
subjectif n'est, dans cette dynamique, qu'un investissement
a posteriori des troubles somatiques.
La question qui est ici posée est la suivante :
est-ce qu'une lésion du corps aussi grave soit-elle
peut elle être le support d'une souffrance qui,
elle, n'arrive pas à être dite par le circuit
habituel du langage courant ? Autrement dit, l'organe
atteint peut-il être en connexion syntaxique avec
l'argumentation conflictuelle latente et devenir ainsi
une surface d'inscription substitutive ? Ou encore, la
lésion peut-elle faire partie des règles
de construction du discours ?
Cette hypothèse place donc l'investissement
subjectif (psychique) en amont de la manifestation somatique,
qui dès lors, serait étroitement liée
à la structuration (déstructuration) du
sujet non pas comme signe érotisable secondairement,
comme dans l'hystérie, mais comme indice d'une
position conflictuelle bien plus profonde que ce qu'elle
donne a voir, c'est à dire la douleur ou la souffrance.
Nous sommes passés là de la dimension objective.
Il est nécessaire de distinguer dans un premier
temps, ce qu'il en est de la douleur, exprimée
par un corps malade, de la souffrance beaucoup plus axée
sur l'aspect subjectif, psychique. Bien que dans l'appellation
courante on utilise indifféremment les deux. Disons
simplement qu'une douleur se montre quand la souffrance
se parle. La douleur nécessite le regard, le toucher
de l'autre, pour faire une lecture aussi juste que possible,
elle est de l'ordre du signe. La souffrance s'adresse
beaucoup plus à une écoute attentive, qui
est déjà et à la fois reconnaissance
et réponse au "mal à vivre" qui
s'exprime dans cette souffrance.
On entrevoit déjà qu'une douleur
persistante réfractaire à toute la gamme
thérapeutique employée, peut être
une façon de dire une souffrance qui ne peut s'exprimer
autrement. La souffrance est le témoignage d'un
vécu que nous côtoyons tous les jours. Elle
n'a pas d'âge. Les qualificatifs de profond, d'insondable,
d'indicible, de torturant, ne donnent qu'une bien pâle
idée du tragique du sujet qui le saisit tout entier.
Nous sommes tous concernés par elle. Elle colle
à la peau de l'individu. Elle est en quelque sorte
sa dimension spécifique. D'où vient-elle
? Comment se vit-elle dans la parole et dans le corps
? De quelle vérité est-elle le lieu, le
support ? A quoi renvoie-t-elle ?
Souffrir évoque toujours une déchirure.
Elle signifie la limite du supportable et témoigne
toujours de l'insupportable. Elle apparaît comme
l'effet ou la conséquence d'une altération
de nous-mêmes : "Je ne suis plus moi...".
Elle affecte le temps. Elle est souvent diffuse et prend
l'aspect insaisissable de la confusion et de l'angoisse,
de l'ignorance de la cause et de l'étrangeté
"Je ne vais pas bien, je suis mal dans ma peau...".
La souffrance ne se mesure pas à l'importance "objective"
du dysfonctionnement d'un appareil. Une légère
blessure touchant au paraître du corps, à
l'image narcissique du corps, peut faire souffrir bien
davantage qu'une atteinte organique lésionnelle
douloureuse.
Nous sommes des corps, c'est une évidence
; mais faut-il le préciser, des "corps-vivants-parlants"
, ou simplement du "vivant-parlant". Un corps
n'est concevable en tant qu'entité que parmi d'autres
corps. C'est donc introduire de façon incontournable
la dimension relationnelle à l'autre, aux autres,
au monde des objets.
C'est aussi introduire la problématique du désir
(désir de vivre, d'être reconnu, d'être
aimé...), mais également celle de la perte
sous toutes ses formes, qui renvoie immanquablement à
cet autre constat que nous sommes des êtres mortels.
L'observation clinique que vient de présenter Silvana
montre bien que rien ne se perd dans cet ordinateur extraordinaire
qui est notre psychisme, que les traces anciennes, archaïques,
inscrites dans le psychisme du sujet avant même
que le sujet ne soit constitué comme tel, effacées
donc de la scène consciente, vont pouvoir
se réactiver à n'importe quel moment de
la vie à la suite d'un événement
traumatisant de l'actualité présente.
Nous avons introduit le concept de Somatisation-Limite
en 1986* pour rendre compte de certains cas clinique où
la lésion somatique vient s'inscrire dans la dynamique
d'un conflit psychique au même titre qu'une conversation
hystérique, mais non plus au niveau secondaire
des risques corporels en tant que vocabulaire substitutif.
Dans la somatisation-limite, c'est au niveau de l'énonciation
même (prétendant à la parole) que
le corps vient s'impliquer comme substitut du rapport
à la réalité constitutif du sujet,
et donc comme réplique de ce moment originaire
d'émergence des instances. On peut comprendre que,
lorsque le principe de réalité est mis en
danger par un remaniement traumatique, la somatisation
vienne alors confirmer la place du sujet dans la réalité.
Le corps réagit à la moindre
émotion, nous le savons tous, comme nous savons
que la perte d'un être cher entraîne un état
de deuil, plus ou moins grand, plus ou moins profond,
au cours duquel peuvent apparaître chez certains
des lésions corporelles plus ou moins graves. On
peut se demander à juste raison si, au moment où
le sujet risque de perdre ses points de repère
fondamentaux, le corps ne vient pas s'offrir comme lieu,
comme surface d'inscription, ou comme moyen d'expression
d'une parole qui n'est plus à la disposition du
sujet. C'est la question de départ.
De même, l'expérience le montre, la souffrance
aussi tragique qu'elle soit, s'atténue et même
disparaît dès l'apparition des premières
manifestations corporelles, comme si la souffrance, ayant
atteint ce point insupportable au risque d'anéantissement,
était alors relayée par une autre manifestation
objective celle-là, délimitante, puisqu'il
s'agit de l'implication du corps souffrant dont la douleur
ressentie, intimement liée à l'expérience
subjective, peut enfin se montrer, se désigner,
et donc se maîtriser.
A l'inverse de la position théorique de l'Ecole
psychosomatique de Paris (P. Marty) axée sur la
notion d'un déficit portant sur l'absence radicale
d'une fonction psychique (déficit du rôle
du préconscient) entraînant la mauvaise mentalisation
du sujet psychosomatique, nous proposons la théorie
d'un dysfonctionnement.
Toutes les grandes fonctions sont en place, mais mal ajustées
dès l'originaire et par conséquent facilement
déstabilisées par une réalité
trop vite débordante.
Car les somatisants que nous rencontrons en pratique privée
ne sont la proie ni du vide ni du banal, et sont loin
d'évoquer la psychose. Ils semblent au contraire,
mettre leur vie comme enjeu de forces excessives et antagonistes
dont ils subissent le choc interne. Certes, ils sont plus
accrochés à la réalité que
d'autres, mais leur réalisme est loin d'être
une "mécanique blanche" (de la pensée
opératoire). Cet accrochage à la réalité
est au service d'un savoir, savoir "le vrai",
comme si leur vie en dépendait.
Parler du corps n'est jamais anodin. Car il s'ensuit aussitôt
une série de questions sans fin du genre : "De
quel corps s'agit-il ? Du corps vivant ? Du corps mort
? Du corps érotique ? Du corps imaginaire ? Du
corps symbolique ? Du corps absent ?
"
Le phénomène psychosomatique se distingue
de la maladie d'organe ou de système, répertoriée
par les traités médicaux, dès lors
qu'on introduit le psychisme comme facteur actif du processus.
Mais de quel psychisme s'agit-il ? Si l'on dit psychisme
ne dit-on pas automatiquement langage ? Y a-t-il du psychisme
hors langage ? S'il n'y a pas de psychique hors langage,
alors quelle est la différence entre la somatisation
et la conversation hystérique ? Quelle est l'articulation
particulière du corporel et du langage qui se noue
soit dans la conversation, soit dans la somatisation ?
On a l'habitude de dire : l'hystérique parle avec
son corps, certes, mais au niveau de la fonction du corps.
C'est une pathologie fonctionnelle. Le symptôme
conversionnel hystérique est un compromis de défense
entre un désir et un interdit et peut disparaître
par l'interprétation, c'est-à-dire par la
traduction d'une vérité sous-jacente au
symptôme . La somatisation résiste à
l'interprétation.
Si l'on situe la somatisation-limite dans un processus
névrotique, il faut, pour la démarquer de
l'hystérie, se demander s'il s'agit bien d'une
modalité de gestion d'un conflit entre un désir
et un interdit. Là ou la névrose hystérique
compose avec l'interdit de l'inceste, c'est-à-dire
avec toutes les images du désir d'objet en tant
qu'elles ne sont pas délimitées du premier
désir de jouir d'un parent, la somatisation-limite
compose avec un interdit de vivre comme être désirant,
c'est-à-dire que la perte affrontée dans
le conflit psychique passe toujours et sans solution de
continuité de la perte d'objet à la perte
narcissique comme si au moment de pouvoir arrêter
et fixer son investissement sur un objet figurable, le
sujet s'anéantissait indéfiniment dans le
mouvement même du désir.
La perte est au coeur du conflit, mais c'est
la perte pulsionnelle (aphanisis) sous la couverture de
la perte objectale.
Mais la somatisation est-elle pour autant muette, est-elle
hors langage, hors discours ? N'est-elle porteuse d'aucun
sens ? Le symptôme est-il "bête"
comme le pense l'Ecole psychosomatique de Paris ?
Si, lorsque je pointe le doigt vers un objet, on ne voit
que le doigt, il faut bien reconnaître qu'on a raté
l'essentiel et qu'on a confondu la matérialité
du geste - de l'écriture par ailleurs - avec le
sens pointé par cet index. C'est ainsi réduire
à du réel ce qui est déjà
du symbolique.
Bien sûr, le doigt qui montre ne fait pas une proposition
formelle. Il montre, il pointe, il indique : c'est la
fonction déictique du langage. Doit-on la considérer
comme radicalement différente de la fonction descriptive
ou fictionnelle du langage? Il s'agit de deux fonctions
opposables, mais pas au point d'en situer une hors discours,
c'est-à-dire hors de l'organisation de la communication
langagière.
On pourrait arguer que celui qui montre sait bien montrer
et qu'il n'y a là aucune place pour l'inconscient.
Pourtant, ceux dont nous parlons, les somatisants, savent
seulement qu'ils montrent quelque chose d'essentiel, de
vital, sans pouvoir en dire plus sur ce qu'ils montrent.
Il y a donc là un savoir qui les déborde.
Peut-on percevoir comme une simple coïncidence l'apparition
d'une lésions grave, comme celle d'un cancer par
exemple, survenant quelques temps après la disparition
d'un être cher ? Au moment où le sujet risque
de perdre ses points de repère identitaires fondamentaux,
le corps ne s'offre-t-il pas alors comme lieu et comme
surface d'une écriture dont la syntaxe reste ancrée
à ces temps de l'originaire où le perceptif
domine toute la scène relationnelle. Il est vrai
qu'il a fallu que le corps de l'enfant soit, à
ce moment-là, surinvesti par les projections parentales
pour devenir plus tard le dernier refuge devant toute
menace d'anéantissement.
Que pouvait dire cette mère à son bébé
qu'elle gavait jusqu'à l'extrême -certainement
parce-qu'il pleurait ?- sinon l'équivalent d'un
"Tais-toi", ou d'un
"Ne me demande rien d'autre". D'où tenait-elle
cette surdité ? De quelle destruction inconsciente
était-elle porteuse à son insu de par son
histoire? Si l'enfant a réagi physiquement en développant
un eczéma géant, c'est qu'il se défendait
déjà avec du corps contre la menace d'une
mort psychique - menace que cette mère possédait
certainement déjà à 1'intérieur
d'elle-même, transgénérationnelle
donc.
On peut admette facilement que ce perceptif sensibilisé
de par les projections parentales, au point de se défendre
avec les moyens du bord (eczéma) , va se laisser
impressionner (au sens d'une plaque photographique) par
les traces de cette intrusion - sorte d'inscription, de
cicatrice, d'écriture laissée par la marque
indélébile de l'innommable.
Ces traces en appel de sens, puisque inscrites avant la
constitution des premières représentations
et donc du langage articulé, seront désormais
le témoignage de la rencontre d'un éprouvé
anéantissant et d'une limite à cet anéantissement
puisque le corps réagit - et si le corps réagit
à cette menace d'anéantissement, c'est que
tout de même il y avait de la vie, de l'amour, du
sens,
du signifiant, qui circulaient dans l'entourage immédiat
de ce bébé, sinon c'était la voie
assurée de la psychose.
Silvana a pointé, dans son observation, ces signifiants
primordiaux venant faire trait unaire, c'est-à-dire
venant faire de l'un, dont l'inscription comme trace,
comme marque, dans le sensible du corps permet à
la fois de se compter comme sujet sans sa propre singularité
et de se différencier des autres.
Mais en quoi cette trace, laissée par l'intrusion
parentale comme une sorte d'intrus intime dans la chaîne
signifiante acquise du bébé, est-elle si
perturbante et si déstabilisante ? - c'est qu'elle
est déjà porteuse, à l'insu du parent
qui la projette, d'une contradiction interne, de l'ordre
d'une injonction adressé à l'enfant : "vis
et je te tue."
C'est la pérennité de cette injonction qui
va faire traumatisme, et immobiliser le corps, le perceptif
du corps, comme système défensif, à
un moment où toute l'activité de l'enfant
est entièrement orienté vers les acquisitions
spatio-temporales, et à un moment où le
langage n'est pas encore constitué dans sa forme
articulée.
On peut donc présager que ce système projectif
parental va devenir à long terme l'élément
traumatisant pour l'enfant et laisser des traces actives
dans son tissu psychique sans qu'il puisse plus tard se
dire; "D'où ça vient ?", "Comment
ça vient?", puisque la représentation
non encore constituée ne peut subir la loi du refoulement
au sens des refoulements secondaires.
Ce langage énigmatique qui s'imprime donc insidieusement
dans celui normalement acquis de l'enfant, nous l'avons
appelé le discours de l'insu, et cette trace signifiante
qui vient s'accoler à la chaîne insignifiante
nous l'avons appelé signifiant erratique, c'est-à-dire
signifiant en instance de lettre, en appel de sens.
On entrevoit dés lors que l'origine des troubles
est tributaire d'une distorsion de base de la dynamique
pulsionnelle par un signifiant maternel qui attaque le
principe de réalité de l'enfant par sa force
projective. Ainsi, il apparaît que les patients
souffrant de somatisations, que nous appellerons somatisation-limite,
ont été soumis systématiquement et
très tôt, dès les premiers mois de
la vie, à un régime de communication dans
lequel l'un des parents se défend sur le mode de
l'identification projective, venant ainsi déstabiliser
dès l'originaire, le repérage topique de
ces patients au niveau de la réalité. Il
s'ensuit la formation d'une structure subjective que l'on
peut assimiler ni aux névroses classiques, ni aux
psychoses, ni aux états limites habituellement
décrits, structure subjective à laquelle
nous avons donné le nom de sujet-limite et dont
la caractéristique symptomatique majeure est l'hyper-réactivité.
Sous l'effet de facteurs déstabilisants (changements,
pertes, deuils) c'est l'identité de base qui sera
chaque fois interpellée. Le sujet sera alors sommé
de se nommer, d'apporter de nouvelles preuves de son existence.
C'est ce que me demandait inlassablement une malade psioriasique
: " Je demande des preuves, je demande des surpreuves
et je ne sais pas pourquoi je demande ça".
Et si la déstabilisation dépasse le seuil
du système de défense que le sujet a acquis
au cours de son évolution, c'est le risque d'anéantissement
psychique qui surgit. Ce sont des moments où se
réactualise la déréliction infantile
qui met en jeu la survie même du sujet psychique.
Contre un tel risque l'intervention du corps, comme "une
livre de chair" payée au compte de la réalité,
est encore un moindre mal, car il s'agit de survivre à
toute menace de mort psychique ce qui explique que l'essentiel
de sa défense se trouve centrée sur la production
des preuves de son existence par une stratégie
de doutes et de vérifications.
Lorsque le corps du tout jeune enfant est pris en otage
du fantasme parental, lorsqu'il est tenu à tenir
lieu de surface projective et de symbole, il acquiert
de ce fait un potentiel de symbolisation que nous lui
reconnaissons dans la lésion somatique. Ainsi réquisitionné,
le corps devient alors plus qu'un corps imaginaire, il
devient un corps mythologique ; il participe de plein
droit aux structures mythiques familiales, il est voué
de ce fait à porter les significations contradictoires
que tout mythe rassemble, voué à incarner,
les figures déniées ou disparues dont le
deuil ne peut jamais se faire.
"Je suis le corps perdu de ma mère, qui, elle,
ne savait pas qu'elle l'avait perdu", nous confiait
telle malade traînant une colopathie rebelle à
tout... " Je suis accrochée à mon corps
comme a un objet de porcelaine. Je suis obligée
d'être malade pour le sentir et me sentir entière...
Je dois le maintenir avec un risque de maladie, et ce
faisant, j'attrape toutes les infections... Ca protège
mon unité et mon intégrité, car je
ressens très fort ma capacité de me désintégrer...
Je n'ai rencontré que la mort dans les yeux de
ma mère".
Le corps de l'enfant, choisi pour perpétuer
l'histoire et ciblé à partir d'un détail
(qui peut-être le sexe de l'enfant, sa place dans
la fratrie, la couleur de ses yeux ou autre particularité...),
devient alors le réceptacle et le lieu de projection
d'un excès sémantique qui le détermine
dans l'énigme de son identité et le fixe
à l'énigme de son statut.
Bien sûr qu'il faut être prudent pour affirmer
que l'apparition d'une maladie, grave en l'occurrence,
est une somatisation liée à une perturbation
psychique. Le saut du psychique au biologique, même
si l'on reconnaît volontiers l'incidence réciproque
d'une partie sur l'autre, restera pour longtemps encore,
une énigme. L'instant biologique, dans sa dynamique,
est d'une extrême complexité tant au niveau
cellulaire que de l'organisme entier. Mais on ne peut
ignorer que cette complexité entre en résonance
directe avec le monde intérieur pulsionnel, qui
est en liaison étroite avec le monde des objets,
intérieurs et extérieurs, c'est-à-dire
le monde de la relation et de la communication.
Ce que l'individu redoute le plus est qu'il lui faut éviter
à tout prix, c'est le risque d'anéantissement
psychique en tant que sujet, c'est l'impossibilité
de renouer avec de nouveaux investissements, c'est la
mort psychique, c'est-à-dire la disparition de
son identité fondamentale, celle qui le qualifie
d'existant comme un, comme unique, parmi les autres.
III . POUR CONCLURE
Comme le doigt pointé désigne tel objet,
le corps du somatisant fait signe, il indique, il adresse,
il représente, il aménage la place de l'autre,
non pas sur le mode fictionnel de l'hystérique,
mais plutôt sur un mode "sémaphorique".
Dans la somatisation-limite, la réaction somatique
devient le signe indiciaire de la présence su sujet.
Au moment où tout paraît s'effondrer, le
corps, dans sa matérialité déictique
et déjà hypersensibilisé depuis les
temps archaïques, prend le relais d'une parole apparemment
désaffectée.
Dans cette perspective, la somatisation
s'inscrit bien, c' est notre thèse, dans un processus
défensif conservatoire ou réparateur de
la survie psychique de l'individu, le corps devient alors
un palier de liaison sur la trajectoire désobjectalisante
de la pulsion de mort, et, comme tel, il faut l'admettre,
dans un moment de reconstruction et de sauvegarde de la
vie psychique, alors qu'en apparence, le trouble somatique
parfois très grave peut donner à croire
l'inverse.
LE
WITZ COMME MODELE D'ECRITURE NARRATIVE
André
Bolzinger
Je voudrais vous proposer quelques réflexions sur
le Witz, sur le mot d'esprit. Il me semble que nous pouvons
considérer le Witz comme un objet à double
face. D'une part le Witz intéresse la psychanalyse
et sa pratique du langage. Freud, vous le savez lui a
consacré une étude en1905 , pendant cette
période inaugurale où il a mis en lumière
les traces les plus remarquables de l'inconscient, celles
qui appartiennent à la vie quotidienne et que révèlent
le rêve, l'oubli, le lapsus et enfin le mot d'esprit.
D'autre part le Witz est une sorte d'écriture et
nous verrons dans quel sens soutenir cette affirmation
un peu paradoxale. Voilà pourquoi entre psychanalyse
et écriture, le Witz peut apporter une contribution
aux débats de ce jour.
Permettez moi de continuer à dire
"Witz" plutôt que "mot d'esprit".
J'aimerais vous amener à percevoir 1'ambiguïté
et la richesse de ce terme allemand qui, en toute rigueur,
n'a pas d'équivalent dans d'autres langues. En
quoi est-il ambigu ? Un Witz c' est d'abord un mot, un
bon mot, un jeu de mots. Ceci englobe tout un répertoire
de mots plus ou moins amusants, plus ou moins piquants,
disons toute la gamme qui va de l'almanach Vermot jusqu'aux
lettres les plus spirituelles de Voltaire. Mais un Witz,
c'est aussi et en même temps une histoire, une drôle
d'histoire ou une histoire drôle, une anecdote en
forme de blague, une petite scène qui se présente
comme un sketch. Il nous faudra tenir les deux bouts de
cette définition. Le Witz c'est un mot . Le Witz
c'est une histoire.
Passons à Freud. Je vais lui emprunter
quelques exemples de Witz. J'en ajouterai quelques autres,
tout en sollicitant votre indulgence chaque fois qu'un
Witz vous paraîtra trop connu. Vous savez que l'analyse
freudienne du Witz met surtout l'accent sur le mot, sur
le procédés et les manoeuvres qui font qu'un
mot, un simple mot va devenir mot-d'esprit. Ce mot est
d'ailleurs souligné par des italiques dans le texte.
Ce sont par exemple des calembours, en particulier sur
des noms propres :Madame de Maintenant, pour désigner
celle qui fut, après d'autres, la maîtresse
de Louis XIV. Ce mot est cité par Freud. En voici
un autre ,qu'il n'a pas pu connaître. Le Général
aurait dit un jour à son Premier Ministre : soyez
dur, Pompidou ... Et imaginez un lieu pour réunir
des colloques, un lieu pour venir parler, débattre
et discuter, et que ce lieu s'appelle le Moulin à
Paroles ! C'est bien ainsi que sa Majesté le Mot
règne sur le royaume du Witz.
A côté des calembours qui viennent
parasiter un patronyme ou un toponyme, on pourrait énumérer
bien d'autres types de mots devenus mots-d'esprit. Cela
reviendrait à faire briller l'astuce d'une réplique
ou la pointe d'une plaisanterie, ce serait aussi l'occasion
de déballer toutes sortes de charades et de devinettes.
Nous verrions qu'à chaque fois, il s'agit de jouer
sur un mot, de jouer à faire basculer le double
sens d'un mot, de ce mot précisément que
Freud écrit en italiques.
Freud distingue ensuite une autre forme
de Witz, celle où plusieurs mots sont en jeu, c'est-à-dire
une phrase ou plusieurs phrases qui composent un raisonnement
ou un aphorisme. Toute cette série de mots qui
font un trait d'esprit est imprimée en italiques
dans le texte de Freud. Il faudrait que je vous en donne
quelques échantillons, tirés de Freud ou
d'ailleurs. Soit, par exemple, cette formule qui circule
parait-il dans les couloirs du CNRS : des chercheurs qui
cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent,
on en cherchent ... Vous voyez que le Witz ici ne joue
pas sur un mot en particulier mais sur l'ensemble de tous
ces mots, sur l'articulation de deux propositions inversées
qui fournit l'équivalent de l'effet de bascule.
On pourrait s'arrêter pour analyser cet effet qui
dévoile le bonheur de l'équivoque ; mais
je passe tout de suite à un autre exemple , qui
faisait la joie de Freud et que je transpose un peu.
Deux juifs de Carpentras se rencontrent
en gare d'Avignon, dans le TGV. Où vas-tu ? dit
l'un. A Lyon, répond l'autre. Alors le premier
se met en colère. Tu mens, dit-il, tu me dis que
tu vas à Lyon pour me faire croire que tu vas à
Paris, mais moi je sais que tu vas vraiment à Lyon
! Il faut avoir l'esprit retors et l'habitude du pinaillage
pour apprécier vraiment ce Witz ... Freud réservait
une place de choix à ces Witz, à ces Witz
de raisonneurs qui sont des vices du raisonnement, des
sophismes à la petite semaine, des exercices logiques
en trompe l'oeil. Inutile de reprendre plus en détail
la substance précieuse des analyses de Freud ;
je voulais seulement vous rappeler sous quel angle il
aborde le Witz.. Qu'il s'agisse du Witz sur un seul mot
ou du Witz sur plusieurs mots articulés en un raisonnement,
c'est toujours le mot qui constitue le pivot central de
l'analyse freudienne du Witz.
C'est ici que je voudrais brancher un argument
un peu oblique pour explorer une autre direction. Il se
pourrait que le mécanisme du Witz ne soit pas simplement
une affaire de mots à bascule.
Prenons ce Witz, extrait lui aussi de la
collection de Freud . Une personne rencontre une autre
personne ; comment allez vous, dit l'une ;comme vous voyez,
répond l'autre ... Est-ce bien là un mot
d'esprit ? Ces formules de salutation sont tout à
fait banales et il n'y a rien de piquant, semble-t-il,
dans cet échange de phrases convenues.
Cependant si nous ajoutons un peu de contexte et que le
Witz soit par exemple ceci : un aveugle rencontre un paralytique
; comment allez-vous, dit l'un ; comme vous voyez, répond
l'autre . Alors le Witz s'illumine et les mots sont saisis
dans un jeu de bascule. Mais il a fallu mettre en scène
deux silhouettes, organiser leur rencontre et susciter
en nous la question ; que vont-ils pouvoir se dire ? Nous
attendons de les entendre et cette mini-intrigue se résout
en banales formules de politesse. Et c'est là précisément
que ça rebondit et que ça bascule. Quant
à mettre des italiques dans le texte de ce Witz,
cela devient une opération assez artificielle.
Voici un autre mot d'esprit cité par Freud : cet
homme a un grand avenir derrière lui . L'expression
paraît étrange et l'on en vient à
s'interroger : est-ce vraiment un Witz ? suffit-il de
dire des choses bizarres pour être spirituel ? Mais
ajoutons un peu de contexte, évoquons par exemple
un homme politique encore jeune, qui aurait été
maire dans une grande ville du sud-est et terminons son
portait et son CV par cette. formule : il a un grand avenir
derrière lui . Vous le voyez, il ne suffit pas
de jouer avec les mots, il ne suffit pas de mettre dans
la même phrase deux mots incompatibles comme "avenir"
et "derrière lui", il faut aussi que
cette association insensée prenne sens au sein
d'une séquence narrative ou, pour le moins, dans
une allusion transparente à quelqu'un dont l'histoire
est assez connue.
Vous voyez pointer mon argument :le Witz
n'est pas seulement un jeu de mots, portant sur quelques
mots que l'on mettrait en italiques. Le calembour Maintenon
/ Maintenant tombe tout à fait à plat devant
un public qui n'a aucune idée de Louis XIV et de
ses maîtresses successives. Et si nous n'étions
pas ici, en ce lieu, j'aurais dû raconter les choses
plus en détail pour situer le Moulin à Paroles
et le passage du TGV en gare d'Avignon. Sans ces petits
bouts de récit explicites ou implicites, sans cet
encadrement narratif, sans cette mise en histoire qui
capte l'attention et donne au jeu de mots son écrin,
le Witz ne serait qu'une acrobatie verbale, une contorsion
apparemment ludique. Elle n'est jamais innocente. Ecoutez
par exemple un orateur qui énonce un calembour
ou une plaisanterie sans se soucier du contexte des mots
avec lesquels il joue, comme si le poids de l'histoire
était un
" détail" négligeable : il y aura
un effet de scandale . Ce jeu de mots qui veut se tenir
en marge de tout contexte ne peut être considéré
comme un Witz , il n'est pas racontable ...Il se peut
que la presse le diffuse comme une information, mais personne
ne va le raconter comme on raconte une bonne histoire.
Le Witz en tant qu'histoire à raconter tient évidemment
une place centrale dans les exemples de Freud. Vous savez
qu'il avait une grande affection pour les histoires juives,
en particulier les histoires de marieurs et les histoires
de tapeurs. Elles sont toutes construites sur le même
modèle : une rencontre, une attente, un dénouement
inattendu qui révèle d'un coup et en même
temps le malentendu et la vérité. Nous avons
à chaque fois une trame narrative, un scénario
miniaturisé, une esquisse d'intrigue et la pointe
finale qui est le site par excellence pour un jeu de mots
à bascule.
Freud associe aux histoires juives les histoires
dites grivoises. N'attendez pas de lui qu'il publie des
blagues vraiment salées, mais ce sont des histoires
bien typiques sur les rapports entre hommes et femmes.
En voici une de la même veine : quelle est la différence
entre un diplomate et une pucelle ? Quand un diplomate
dit oui, cela veut dire peut-être ;quand il dit
peut-être, cela veut dire non ; quand il dit non,
ce n'est plus un diplomate. Pour la pucelle, c'est le
contraire : quand elle dit non, cela veut dire peut-être,
quand elle dit peut-être, cela veut dire oui ; et
si elle dit oui, ce n'est plus une pucelle ... Ne me dite
pas que cette devinette ne raconte aucune histoire ! Il
y a bien une trame narrative et nous pouvons en reconnaître
les moments essentiels : une rencontre, une attente, les
repères d'une négociation diplomatique,
ceux d'une négociation érotique. Et, en
prime, la comparaison facétieuse de l'une et de
l'autre.
Ce qui est primordial, si vous voulez raconter
une histoire comme celle-là, c'est de bien ordonner
la succession du oui, du non, du peut-être. Le récit
repose tout entier sur la présentation des éléments
narratifs dans un certain ordre. Si vous commencez par
le oui, là où il faut commencer par le non,
c'est raté , Si vous ne respectez pas les positions
respectives du oui et du non et la position intermédiaire
du peut-être, c'est raté. Pour un Witz, c'est
comme pour une bataille explique Freud, ce qui est décisif,
c'est d'occuper une certaine position . Lorsque vous racontez
un Witz, il faut donc mettre les mots dans un certain
alignement ; il faut garder pour la fin, pour le mot de
la fin, le mot sur lequel le sens bascule ; il faut, construire
un agencement narratif bien ajusté pour obtenir
que le Witz produise son effet. Et comme le plus souvent
le narrateur raconte une histoire qui n'est pas de son
cru, mais qu'il a un jour entendue, il devra réciter
mot pour mot le Witz qu'il raconte et dérouler
la petite mécanique verbale sans s'écarter
du mode d'emploi. Sinon, c'est raté, ce n'est plus
un Witz, c'est n'importe quoi ...
Il en va de même pour quiconque voudrait
raconter une histoire. Par exemple un psychanalyste qui
voudrait une cure ou un fragment d'analyse (allez voir
comment fait Freud !). Cela vaut aussi pour quelqu'un,
n'importe qui, vous ou moi, qui voudrait raconter sa vie
ou certains moments de son passé. Pour chacune
de ces entreprises narratives, il se dégage une
leçon du Witz.
Si je veux raconter un bout de ma vie, il
ne va pas de soi que je trouve un auditeur ou un lecteur
qui s'intéresse à mon récit. Supposons
que je rapporte ce qui m'est arrivé et que je choisisse
de le dire simplement, comme cela me vient en mémoire
: si l'autobiographie reste orale, avec ou sans divan,
il faudra que je paye pour que l'on m'écoute ;si
j'en fait une chronique manuscrite en regroupant mes souvenirs
par thème ou par période, et si je trouve
un éditeur complaisant, mon livre sera un patchwork
à peine lisible. Alors, comment raconter ? Vous
reconnaissez la question qui anime de bout en bout le
livre de Semprun L'écriture ou la vie . Comment
raconter de manière à ne pas lasser ? Comment
introduire dans le récit les ingrédients
qui le rendront racontable ? Semprun bien sûr est
un cas limite : Comment raconter l'horreur du camp ? Mais
la question s'impose a minima chaque fois qu'un narrateur
se trouve devant sa feuille blanche, chaque fois qu'un
voyageur veut partager de vive voix avec ses amis les
péripéties de son voyage.
Dans la pratique du Witz, nous pourrons
peut-être trouver quelques réponses à
cette question sur la manière de raconter une histoire.
Je vous invite à considérer le Witz comme
un modèle de narration. Modèle réduit,
certes, mais modèle à suivre. Voici un récit
efficace en peu de mots, un récit que l'on écoute
jusqu'au bout, un récit que l'on a envie de répéter
à d'autres. Plus encore qu'un modèle, le
Witz serait presque un discours de la méthode pour
raconter une histoire.
Qu'est-ce-que raconter une histoire ? il
ne s'agit pas d'improviser, il s'agit de réciter
un récit, un récit structuré qui
a été composé, ordonné, construit
. Ce sont des impératifs incontournables. Que se
passe-t-il si l'on s'y dérobe ? Si, en voulant
raconter, vous suivez simplement l'ordre chronologique
des événements, vous faites un reportage,
ou un curriculum, ou un compte-rendu, vous ne faites pas
un récit. Si, en voulant raconter, vous exposez
vos impressions et vos réminiscences en vous laissant
guider par vos associations, vous réunirez un pot-pourri
de souvenirs, ce sera un document précieux, mais
le récit reste à faire. Pour obtenir un
récit structuré, c'est-à-dire un
récit racontable sur le modèle du Witz,
il faut tisser une trame narrative en fonction d'un public
supposé, il faut extraire des documents une intrigue,
c'est-à-dire une mise en attente, quelques rebondissements
et un dénouement. Il faut en somme organiser une
séquence verbale qui imite les intrigues, les rebondissements
et les dénouements de la vie. Nous sommes ici avec
Aristote, entre mimesis et catharsis . C'est sur ce rail
que roule le récit miniaturisé du Witz et,
plus généralement, tout récit racontable.
J'allais conclure là-dessus, mais
je pressens une objection. Quand est-il de l'écriture
dans cette histoire de Witz ? Objection pertinente ...
Le Witz est par définition quelque chose qui se
transmet de bouche à oreille, un morceau de littérature
orale, un article culturel qui se répand et disparaît
comme un parfum. Ce n'est que par raccroc qu'il est enregistré
et publié. Et si par le biais de cette inscription
il nous arrive de retrouver les Witz d'antan, par exemple
les plaisanteries et les blagues colportées pendant
la guerre et sous l'occupation, nous mesurons très
vite que plus de cinquante ans ont passé et que
ces historiettes sont un peu éventées. Le
Witz n'a pas le statut d'un scriptum (au sens de scripta
manent) ; ce sont des mots volatils, parfois des fliegende
Blätter, sans commune mesure avec ce qui aurait été
inscrit, imprimé sur papier, gravé dans
le roc ou tatoué de façon indélébile
sur la surface de la peau.
Il me semble pourtant que le Witz n'échappe
pas à l'écriture, une écriture orale
en quelque sorte. C'est-à-dire l'agencement artisanal
et minutieux d'un matériel phonétique, lexical
et syntaxique. Au même titre qu'un texte écrit,
le Witz met en oeuvre une discipline de la parole, une
parole rigoureusement disciplinée, un récit
composé et calculé en fonction d'une stratégie
narrative, un récit fixé dans sa forme et
rétifs aux résumés et aux déformations
en tous genres.
Cette notion d'écriture orale mérite
encore quelques mots. Elle vient heurter de front la question
de l'inscription. En effet, l'inscription fait appel à
un support matériel sur lequel seront enregistrés
les signes appelés à faire trace. Tout ce
dispositif reste étranger au Witz.. Le Witz ne
s'attache qu'à l'actualité , il s'inspire
de l'air du temps et se déploie dans le vif de
la parole sans avoir recours à aucun support qui
assurerait sa pérennité. Donc pas d'inscription
pour le Witz.
Mais quand même une scription, un véritable
travail d'écriture. Il lui faut se plier aux reliefs
de la langue, utiliser le grain des mots, jouer sur les
contrastes et les renversements de position. Quand le
travail est achevé, le résultat est stable,
le Witz va passer de bouche en bouche comme si le texte
était gravé et transmissible sans altérations.
Il est gravé en effet, mais sans autre support
que le récit lui-même, comme une partition
que le narrateur n'a jamais lu mais qu'il connaît
par coeur. Un Witz demeure ainsi en mémoire sans
le relais d'une inscription dès lors qu'il se présente
comme un ensemble organisé, une chaîne de
mots inséparables, une suite de maillons qui ne
sont pas interchangeables :il suffit d'en tenir un seul
et tout le reste suit.
L'écriture orale n'est sans doute qu'une bouteille
à la mer, un moment fugace où le récit
est porté par la voix du narrateur. Mais il ne
faudrait pas majorer les avantages d'une inscription.
Elle survit à la main du scribe, mais à
quoi bon une inscription durable s'il n'y a personne pour
la lire ? Aucune forme d'écriture ne peut se protéger
contre le risque qu'il n'y ait personne à la réception
... Contre ce risque, l'écrit archivé et
embaumé à la Bibliothèque Nationale
n'est pas mieux assuré qu'un Witz : rien ne peut
lui garantir de trouver un jour un bon entendeur et de
lui porter son salut.
L'ECRITURE,
PROMESSE D'UNE INSCRIPTION ?
Simone Molina
L'écriture, promesse d'une inscription
est le sous-titre survenu comme une évidence pour
ce colloque " Psychanalyse et Ecriture ".
Promettre, c'est au sens étymologique du terme
: " envoyer en avant ", " faire aller de
l'avant ", puis " promettre " a pris son
sens actuel de : engagement.
Mais le mot " promesse " dans son sens actuel
a laissé au mot " prédiction "
cette part de certitude quant à l'aboutissement
de l'action d'engager, d'envoyer en avant.
Une prédiction fait intervenir les astres, ou un
au-delà théologique. On sait combien aujourd'hui
le recours aux gourous, aux fondamentalismes religieux
de toutes obédiences, et aux soi-disant prédictions
astrologiques sont le signe d'un malaise à vivre
le monde et sans doute un questionnement sur le lien social
et la transmission.
Quant à dire que ces recours à la prédiction
dévoilent la part de vérité subjective
qui est contenue dans toute question posée, c'est
une autre affaire! Ces recours ont, au contraire, pour
fonction de masquer cette part de vérité.
Une promesse, au contraire d'une prédiction,
c'est un engagement qui repose sur un contrat entre celui
qui promet et celui qui reçoit cette parole. Une
promesse se soutient de la parole donnée. Cette
parole peut s'adresser à un autre, mais elle est
avant tout une parole qui, dans la division du sujet,
l'engage vis à vis de lui-même . L'autre
ne vient donc que soutenir cette parole et l'attester
comme un " dit ". Une promesse met en oeuvre
le symbolique, instance tierce en chacun de nous, névrosés
moyen.
C'est la raison pour laquelle une promesse non-tenue à
l'égard d'un autre, entraîne culpabilité
et angoisses lorsque cet autre, disparaît, décède.
Il n'est pas même nécessaire que cet autre
ait été au courant de cette promesse.
La promesse atteste donc de la division du sujet humain
. " Je est un autre " dit le poète.
C'est dans cet écart que nous avons souhaité
interroger l'écriture et l'inscription.
Ecrire et Inscrire, " n'est-ce pas la même
chose ", nous a-t-on demandé ?
A cette question je répondrai : Suffit-il d'écrire
pour inscrire ?
C' est cette question qui sera en débat.
Qu'est-ce donc que " l'écriture
"?
L'origine étymologique du mot " Ecriture "
(XIème siècle) renvoie à la matérialité
originelle de la plupart des écritures : gravées
sur pierre ou incisées . Le mot se rapporte au
geste lui-même qui consiste à tracer des
caractères. Ce n'est qu'au XIIIème siècle
(vers 1250), qu'il signifie et se connote d'une notion
de durée .
Quant au mot " Inscrire ", il n'apparaît
qu'au XIIIème siècle avec un sens précis
de " noter des noms sur un registre ", et ce
, plus particulièrement en terme juridique.
Ajoutons qu'en géométrie il signifie , au
XVIIème siècle : " Tracer une figure
à l'intérieur d'une autre figure ".
Ce sens mathématique nous intéresse notamment
parce qu'il permet de visualiser combien il faut pour
inscrire quelque chose qu'un premier tracé ait
été posé, et repéré
comme tel, c'est-à-dire nommé .
On voit combien l'inscription, pour la psychanalyse, renvoie
au premier chef à la nomination et à la
transmission .
D'où notre question : quel est le statut de l'écriture
au regard de l'inscription d'un sujet dans le langage
?
Les théories courantes sur l'écriture partent
d'un double postulat :
- Le langage est un système d'expression comme
un autre ( gestes ou usage des tambours , par exemple
)
- L'écriture n'est pas , en principe , liée
au langage .
Contestant ces théories qui ne font de l'écriture
" Qu'une représentation visuelle et durable
du langage " , le psychanalyste Moustapha Safouan
, écrit dans son ouvrage: " L'inconscient
et son scribe " : " L'écriture n'est
jamais qu'écriture d'une parole".
Il apparaît donc que , pour la psychanalyse
, les paroles sont à lire , tout autant que les
écrits sont à entendre. Entre visible et
audible , entre la voix qui fait entendre l'écrit
, et l'écriture qui est nécessaire à
un repérage des homophonies dans le texte lu ,
la lettre permet une transmission qui conserve sa part
d'énigme .
La pratique clinique nous enseigne combien le doute quant
à " l'inscription " peut être au
coeur de la cure analytique. Cela pourrait, par exemple
se formuler ainsi:
De qui suis-je né ? Quelle est ma filiation ? ou
encore: Comment soutenir une telle filiation?
Le doute quant à l'inscription a nécessairement,
logiquement du point de vue de la structure inconsciente,
des effets sur la possibilité d'un sujet de transmettre.
La question de la transmission par le biais de la répétition,
est à l'oeuvre dans toute analyse.
Transmettre c'est recevoir et donner .C'est dire que transmettre
implique une opération symbolique.
Ce qui ne se transmet pas symboliquement,
par la parole passe donc de façon forcée
et " inouïe ", réapparaissant dans
le Réel. Le Réel étant l'impossible
à dire, on en perçoit
les effets.
Ce qui signifie que, de ce passage forcé et "
inouïe " d'une génération à
l'autre, il en advient toujours quelque chose:
Cela peut prendre la forme d'un acte créatif
.
Ecrire pour poser quelque part cette douleur et cette
énigme. Vouloir l'inscrire c'est-à-dire,
se confronter à la publication, qui est une façon
d'aborder, dans le social,
la reconnaissance d'une parole, d'une histoire, d'une
déchirure.
Cela peut prendre la forme d'un enfant symptôme
: Françoise Dolto nous a enseigné comment
le symptôme de l'enfant peut venir en lieu et place
d'un non-dit parental. Par exemple, cet enfant qui chaque
nuit réveille ses parents. La mère ou le
père va finir la nuit avec l'enfant. Un travail
avec l'un des parents dévoilera la difficulté
de vivre une relation sexuelle, difficulté non-dite.
L'enfant vient occuper cette place qui lui est assignée
par l'impossibilité de ses parents de parler de
leur couple. C'est un premier niveau d'analyse, qui, dans
le meilleur des cas, dégagera le nouveau-né
d'une position pathogène .
A un autre niveau, qui est celui du parent concerné
par un travail analytique, cet engagement à interroger
sa propre histoire, lui permettra de découvrir
combien lui-même a occupé cette place d'intermédiaire
porteur d'un non-dit parental . L'histoire se répétant
à son insu sur son propre enfant
Cela peut prendre la forme d'un Réel : Le corps
peut être une surface d'inscription . Lorsque "
l'on ne compte pas ", ou lorsque quelque chose "
n'a pas compté " au sens métaphorique
du terme, l'inscription sur ou par le corps permet de
faire que " ça compte tout de même "!
( V. Mazeran et S. Olindo-Weber nous en diront plus tout
à l'heure.)
D'où ma question : Quel est le statut
de l'écrit donné à lire à
l'analyste dans la cure analytique?
Est-ce qu'un psychanalyste doit accepter un écrit
? Est-ce qu'un écrit a même statut qu'un
objet autre ?
L'analyse se fonde du côté de l'analysant
de son engagement à respecter la règle analytique
: " dites ce qui vous vient sans censure " et,
du côté de l'analyste elle se fonde de l'écoute
qui témoigne du choix de l'analyste quant à
la dimension de la parole . Ce choix implique de s'abstenir
de dévoiler le contenu du travail analytique c'est-à-dire
de disposer de la parole qui lui est confiée. Il
implique également qu'il accepte qu'il n'y ait
pas de relation réelle d'amour ou de haine avec
l'analysant.
Qu'en est-il de l'écrit dans la cure
?
Certains diront : l'analyse est discours et tentative
d'articuler une parole. Le texte apporté en séance
est hétéroclite à l'analyse et doit
être refusé en tant que tel.
Ce serait, à mon sens, ramener l'écrit à
l'objet. L'oubli d'un objet en séance cela a du
sens dans le cadre du transfert et cela s'analyse.
Mais l'écrit ne fonctionne que rarement
sur le mode de l'oubli d'un objet déposé
là.
Il est le plus souvent connoté au " don ".
Il est différent d'un objet quelconque, autre,
en ceci qu'il est l'objet donné après qu'une
parole y ait été déposée .
C'est à dire qu'il est porteur d'un redoublement
qui me parait permettre de pointer là la structure
du point de capiton.
Il est une tentative de nouage, dans le transfert, de
quelque chose qui se dit dans l'inouï, et qui atteste
de la présence de l'inouï dans la cure.
Est-ce donc une parole qui ne peut pas se
dire autrement que cette trace déposée sur
la page blanche et qu'il s'agira de permettre d'accéder
au dire?
Est-ce une parole maîtrisée pour contenir
l'angoisse du réel de l'impossible à dire
? Dans ce cas l'écrit est-il ce lieu qui indique
la résistance à l'analyse ?
Est-ce une écriture qui va signer, en quelque sorte,
que quelque chose a déjà été
traversé, et qui va venir estampiller ce dire en
un " dit " dans l'analyse ?
Dans cette dernière hypothèse la parole
et l'écriture rendraient compte l'une de l'autre,
et surtout de leur nouage symbolique à l'inscription
quant à l'autorisation d'une transmission.
Le symbolique, c'est bien ce par quoi le sujet peut s'inscrire
dans une filiation, pas seulement familiale mais également
humaine.
Est-ce que l'écrit donné à l'analyste
est à entendre sur le versant de la répétition
de la perte, comme tentative d 'inscrire cette perte en
un lieu où elle pourrait être reconnue ?
Ne présentifie-t-il pas le manque : tout ne peut
pas se dire .
Ecrire donc dans le double mouvement de
l'oubli de l'acte et de la présentification de
l'être en tant que le sujet se confronte à
sa division et au manque ? Est-ce cela inscrire ?
Alors, prendre acte dans la cure de l'existence
de l'écrit , ouvrir à la parole à
propos de ces traces déposées là,
n'est-ce pas une interprétation qui pourrait s'énoncer
ainsi : " la transmission serait une page d'écriture,
un récit qui conte la geste des anciens que chacun
lira, re-écrira à sa manière "
(Jacques Hassoun; p 1l6 in les Contrebandiers de la mémoire).
Freud dans un texte intitulé " Troubles de
mémoire sur l' Acropole ", écrit :
" Tout se passe comme si l'important était
d'aller au-delà du père et dans le même
temps de ne pas pouvoir le dépasser ".
Car ce qui importe dans la transmission, ce n'est pas
de faire de l'identique statufié : mêmes
rituels, même vêtements, attachement mortel
à ce même dont on est exilé et que
l'on n'a pas connu. Ce qui permet la transmission, c'est
l'autorisation de construire, y compris dans la culture
du neuf qui reconnaît l'ancien et la mémoire
de l'ancien . C'est l'autorisation d'inventer. Ce n'est
pas la tradition.
Je dirai ici quelques mots de l'interprétation.
Parce que parler d'invention en psychanalyse c' est aborder
l'importance de 1'interprétation.
Est-ce l'interprétation qui est supposée
au psychanalyste dans le discours commun lorsqu'il entend
dire avec crainte : " Ah vous êtes analyste!
Vous allez interpréter ce que je dis! " ?
Dans ce sens, ce que le discours commun appelle "interpréter"
c'est "expliquer", donner une raison raisonnante
et raisonnable aux faits et gestes d'un autre censé
n'en rien savoir.
Qu'en est-il de l'interprétation
en psychanalyse ? elle s'impose au patient comme à
l'analyste. Elle n'est possible que du fait de ce que
l'on nomme le transfert, qui suppose un préalable:
que la personne qui s'adresse à l'analyste accepte
cette règle fondamentale de l'analyse qui n'est
pas tant de tout dire que de dire ce qui tombe à
travers elle, " durchfall " en allemand, c'est
à dire de dire n'importe quoi, y compris ce qu'elle
pourrait penser être une bêtise, ou une honte.
L'interprétation, dans le cadre du transfert, inscrit
un avant et un après.
Elle ne vise pas le sens, contrairement à ce que
l'on croit couramment. " Elle vise à réduire
les signifiants dans leur non-sens " écrit
Lacan. L'interprétation est surprenante et surgit
dans une séance, ou ponctue la fin d'une séance.
Elle peut s'énoncer sur le pas de la porte. Elle
est effet de vérité . " Elle n'est
pas faite pour être comprise "(Lacan in Scilicet
6/7 p 35). Elle produit " des vagues " écrit
Lacan en l976.
L'interprétation, donc, par l'équivoque
qu'elle dévoile, remet l'énigme au coeur
du travail analytique, tout en relançant ce travail
par l'apport d'un matériel nouveau . Dire que l'interprétation
se mesure aux " vagues " qu'elle entraîne
c'est dire que peut s'ensuivre parfois une aggravation
transitoire des symptômes parfois un arrêt
des conduites répétitives ou une disparition
de phénomènes psychosomatiques. Il peut
s'agir aussi de prise de décisions dans les relations
amoureuses familiales ou professionnelles.
Lorsque j'écrivais, en 1989, que
la création du Point de Capiton fonctionnait alors
pour ses fondateurs comme une interprétation, cela
signifiait à ce moment là que la création
de cet espace de recherches s'était imposée
à nous dans le contexte de ces années extrêmement
dogmatique dans le champ psychanalytique et particulièrement
cloisonné par rapport aux autres disciplines .
Qu'en est-il aujourd'hui ?
Les sciences cognitivistes et les neuro-sciences tiennent
le haut du pavé et l'exclusion de la souffrance
psychique nous est proposé comme horizon par ceux
que l'on appelle , paraît-il les décideurs
!
Comme s'il était possible de légiférer
sur la souffrance psychique ! Comme si ce qui fait question
pour le sujet humain , c'est-à-dire la différence
des sexes et l'énigme de l'amour et du désamour,
la finitude de la vie et l'impossibilité d'échapper
à son terme, pouvaient se mesurer à l'aune
d'une " enquête-patient "!.!. Une Enquête-patient
?
" Enquête-patient " ? C'est le nom donné
par la Direction Régionale de l'Action Sanitaire
et Sociale à une enquête effectuée
par les " agents " du " Centre Hospitalier
" pour répertorier chaque acte auprès
d'un patient . Le but ? Evaluer ce qu'il en est du travail
effectué auprès d'un patient ainsi que 1'
adéquation entre le nombre d'agents et les nécessités
de soin.
Dis comme cela, c' est évident ! Il le faut, les
enjeux économiques sont là pour nous rappeler
à l'ordre.
Mais si l'on va plus loin et que l'on précise
d'abord que " Centre Hospitalier " est le nouveau
nom de " Centre Hospitalier Psychiatrique ",
auquel l'on a pris soin de le dénommer pour lui
en retirer sa spécificité qui est la suivante
: le seul lieu publique reconnu socialement jusqu'alors
pour accueillir la souffrance psychique , si l'on précise
cela, certains tendront l'oreille peut-être ?
Si l'on ajoute que le questionnaire de cette fameuse "
enquête-patient " est constitué non
pas sur la base des références théoriques
qu'utilisent les soignants, mais sur un codage rigoureux
d'actions dont tout " acte " de moins de 10
minutes est exclu ! Si l'on dit que la commission médicale
de l'Etablissement y est officiellement opposée,
et que les soignants dans la diversité de leurs
fonctions n'ont pas été consultés,
est-il permis de dire ici que le grand absent de cette
mascarade est bel et bien celui, ou celle que je nommerai
" le sujet souffrant, hospitalisé en psychiatrie,
pour qui la rencontre avec des " soignants ",
et non des " agents ", est à ce moment
de sa vie déterminante ".
Pourquoi " déterminante " ? De même
qu'une demande d'analyse ne se produit pas à n'importe
quel moment de la vie et que cette demande est porteuse
des signifiants majeurs de l'histoire du sujet qui vient
consulter le psychanalyste, de même, lors de l'hospitalisation
d'une personne en psychiatrie, un faisceau d'éléments,
signifiants pour lui, interviennent dans cette hospitalisation
et vont aussi se constituer à partir de cette hospitalisation.
Il n'est donc pas indifférent d'accueillir un sujet
dans son humanité, c'est-à-dire dans sa
division intra-subjective , ou au contraire de le recevoir
comme un objet saucissonnable, toutes les tranches de
moins de 10 minutes étant comptées pour
zéro!.
Une interprétation, c'est quelques mots, brefs
souvent, qui permettent au travail psychique d'un analysant
de prendre un autre souffle et qui inscrit un avant et
un après.
Une interprétation compterait pour zéro
dans l'Enquête-Patient de la DRASS !
Il existe des instants d'interprétation
parfois lors d'hospitalisations en psychiatrie, même
si les choses sont moins aisément repérables
du fait de la multiplicité des soignants. Dans
un après-coup d'hospitalisation, certains patients
reçus par un analyste, font état de telle
parole énoncée par tel soignant, parole
qui leur avait permis de se réorienter à
l'égard de leur souffrance et d'envisager un ailleurs
possible.
" L'inconscient, je n'y entre pas sans hypothèse
" disait Lacan dans son Séminaire " Encore
" en 1972, alors qu'il abordait " La fonction
de l'écrit ". Et il ajoute : " Mon hypothèse,
c'est que l'individu qui est affecté de l'inconscient,
est le même que " le sujet d'un signifiant".
Un signifiant n'est rien d'autre qu'une différence
avec un autre signifiant ".
Qu'est-ce à-dire ? Qu'il n'est pas hasardeux qu'un
mot vienne pour un autre. Mais il faut que cette petite
différence dans l'énoncé (lange pour
mange, par exemple) , soit entendue par un autre qui fait
l'hypothèse de 1'inconscient . C'est cette petite
différence de lettre l'une pour une autre qui supporte
l'hypothèse de l'inconscient pour celui qui écoute,
et permet à celui qui parle de s'entendre dire
au delà de ce qu'on l'a convié à
dire , soit dire ce qui vient à la pensée.
Bien sûr, pour la rationnalité
cognitiviste et comportementaliste, il n'y a, dans la
différence d'une lettre, non pas effet de l'inconscient,
mais " erreur " de programme . " Error
" dit l'ordinateur !.
Comme vous l'entendez, l'hypothèse de l'inconscient
tient seulement à la reconnaissance que la lettre
peut faire différence !
C'est cette petite différence de
la lettre qui indique à l'analysant qu'il y a un
au-delà de son dire. Et Lacan précise encore
. " Ce n'est rien d'autre, votre histoire de l'inconscient.
Non seulement vous le supposez savoir lire, mais vous
le supposez pouvoir apprendre à lire. "
" Seulement, ce que vous lui apprenez à lire
n'a absolument rien à faire, en aucun cas avec
ce que vous pouvez en écrire. "
Ainsi Lacan nous met-il à l'aise
! S'il est vrai qu'à chaque fois qu'une interprétation
surgit dans une cure avec ses effets de vérité
il y a transmission de la psychanalyse, il est peu probable
que 1'on puisse en rendre compte par un écrit !
D'où la nécessité d'avoir fait une
analyse pour tenir cette place.
Alors, pourquoi un psychanalyste écrit-il
?
Comme un exutoire ? Comme une nécessité
?
La question de la transmission est à l'oeuvre pour
tout psychanalyste . Et je voudrai rappeler ici , qu'il
ne s'agit pas " d'être " psychanalyste,
mais d'avoir, d'un psychanalyste, la pratique.
Cette pratique prend ses racines de sa propre psychanalyse
et du questionnement sur ce désir d'occuper cette
place de l'analyste.
Cette pratique implique aussi d'interroger la théorie,
et de se laisser interpeller par les questions les énigmes
nées de l'écoute de chaque analysant, dans
le vif de sa parole, de ses silences mais aussi de ses
actes manqués des achoppements et des répétitions.
Il s'agit d'inventer, séance après
séance la psychanalyse et ce faisant, de la transmettre
si l'on veut bien l'entendre comme le souligne Juan-David
Nasio: " Transmettre, c'est rendre possible un autre
acte ". Ou encore : " Plutôt que de transmettre
ce qu'on invente, il s'agit de transmettre le pouvoir
d'inventer . Aussi, l'acte de transmettre sera-t-il redoublé
d'un acte second ".
" D'un acte à l'autre, conclut-il, le Réel
se conserve ".
Or le Réel, c'est pour la psychanalyse, l'impossible
même ,et plus particulièrement l'impossible
d'écrire le rapport sexuel, d'en rendre compte
. Il ne s'agit pas là de ce que l'on appelle "
l'acte sexuel " ou " la relation sexuelle ".
Il s'agit de l'énigme du rapport du féminin
au masculin et inversement ainsi que de l'énigme
que comporte la question " Qu'est ce qu'une femme
? ", ou cette autre " Qu'est ce qu'un homme
? "
Que l'on soit inscrit dans le monde par le signifiant
" homme " ou par le signifiant " femme
", l'on ne peut rien dire quant au sexe et donc quant
à ce rapport. Ce qui fait rencontre c'est qu'une
femme soit un symptôme pour un homme, et qu'un homme
soit un symptôme pour une femme. Ce qui fait rapport,
c' est l'affect qui donne l'illusion que ce rapport pourrait
s'écrire, que cette énigme pourrait être
découverte.
Par la voie de l'inconscient, la fonction de l'amour est
de substituer à l'impossibilité d'écrire
quelque chose sur l'énigme de l'autre sexe, l'illusion
que quelque chose s'inscrit .
Ainsi l'inscription ne serait-elle jamais qu'une promesse
? Promesse nécessaire au vivant, puisque lorsque
vacille cette illusion, ce symptôme de l'amour devient
drame dont souffre le sujet.
Car d'un symptôme, on peut en jouir, s'en réjouir,
y prendre plaisir et au pire en souffrir d'où dans
ce cas l'adresse à l'analyste.
Ces remarques permettent de comprendre l'importance qu'accordait
Freud à l'étiologie sexuelle des névroses,
contre vents et marées, c'est-à-dire contre
certains de ses disciples et en tout premier lieu Jung.
Voici ce que dit Jacques Lacan de cette
impossible écriture du rapport sexuel " il
sera à jamais impossible d'écrire comme
tel le rapport sexuel. C'est de là qu'il y a un
certain effet du discours qui s'appelle l'écriture
".
Ainsi l'écriture, le désir d'écrire,
la nécessité impérative chez certains
sujets, parfois, d'écrire, est-elle à la
mesure de leur questionnement, et de l'énigme que
constitue la différence des sexes.
Au delà d'une interrogation sur la place que l'on
occupe dans sa propre histoire, c'est-à-dire dans
ce que Freud a appelé le " roman familial
" du névrosé ce désir et cette
nécessité d'écrire ne sont-ils pas
une tentative d'inscription dans l'humain , par le biais
d'un appel à l'Autre .
Cet " Autre " , avec un A, indique, dans la
terminologie lacanienne, un lieu, trésor des signifiants,
c'est-à-dire un lieu qui nous préexiste
et nous " cause ", nous fait humain.
Cet " Autre " peut prendre les traits d'une
figure du divin ou, pour le jeune enfant, celui de sa
mère .
Pour la psychanalyse, le " Autre " est un lieu
, au delà du " mur du langage " dont
l'analyste sait qu'il fonctionne en tiers dans la dynamique
de la cure analytique. Une analyse, ce n'est pas une relation
à deux. C'est un dispositif qui inclut ce tiers,
auquel l'analyste sait que le sujet s'adresse au-delà
de la personne de l'analyste en chair et en os.
La logique de l'inconscient implique qu'il faille un analyste
en chair et en os, pour que le sujet entende son appel
comme un appel à l'Autre en tant que trésor
des signifiants.
Car c'est dans ce trésor que nous puisons chacun,
lors des premières années de notre vie ce
qui va être déterminant de nos choix ultérieurs.
Alors je voudrais terminer sur quelque chose qui pourrait
paraître anecdotique mais me semble être au
contraire tout à fait important et au vif de notre
propose d'aujourd'hui.
L'on sait combien Freud admirait les écrivains
dont il disait :" Il est permis de pousser un soupir
quand on s'aperçoit qu'il est ainsi donné
à certains hommes de faire surgir véritablement
sans aucune peine les connaissances les plus profondes
du tourbillon de leurs propres sentiments, alors que nous
autres pour y parvenir, devons nous frayer la voie en
tâtonnant sans relâche au milieu de la plus
cruelle incertitude ".
L'on sait aussi comment Freud inventa la psychanalyse,
c'est-à-dire la libre association: Aux protestations
énergiques de Emmy Von N..., qui lui demande d'arrêter
de toujours lui poser des questions, il répond
" J'y consens " et découvre les effets
de cette parole libre.
Freud raconta - écrit Michel Gardaz, de l'exposé
duquel je tire cette information, exposé intitulé
Freud Nouvelliste du symptôme - " A 14 ans,
j'ai reçu en cadeau les uvres de Ludwig Börne.
Aujourd'hui, cinquante ans plus tard, je possède
toujours ce livre, le seul datant de ma jeunesse. Cet
écrivain avait été le premier dans
les écrits duquel je m'étais plongé
";
Voici ce qu'écrivait L. Börne en 1823 dans
un petit article intitulé " l'art de devenir
écrivain en trois jours " : "Prenez une
feuille de papier et transcrivez trois jours durant, sans
tricherie, ni hypocrisie, tout ce qui vous passe parla
tête (..) Au terme de ces trois jours vous n'en
reviendrez pas d'avoir eu tant d'idées neuves et
inouïes ".
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