{"id":1627,"date":"2020-03-26T10:13:26","date_gmt":"2020-03-26T09:13:26","guid":{"rendered":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/?p=1627"},"modified":"2020-03-30T14:44:00","modified_gmt":"2020-03-30T12:44:00","slug":"le-moment-tosquelles-de-pierre-delion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/2020\/03\/26\/le-moment-tosquelles-de-pierre-delion\/","title":{"rendered":"Le moment Tosquelles de Pierre Delion"},"content":{"rendered":"\n<p>Le\nmoment Tosquelles<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre\nDelion<\/p>\n\n\n\n<p>23\nMars 2020<\/p>\n\n\n\n<p>Vincent\nMagos me sugg\u00e8re un petit texte en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Fran\u00e7ois Tosquelles en cette\np\u00e9riode de confinement guerrier d\u00e9ploy\u00e9 contre le \u00ab&nbsp;virus de la\ncouronne&nbsp;\u00bb dans la plupart de nos pays dits civilis\u00e9s. Pourquoi\npas&nbsp;?, car Tosquelles en connaissait un rayon c\u00f4t\u00e9 guerre&nbsp;! D\u00e8s le\nd\u00e9but de la guerre civile espagnole, nomm\u00e9 responsable du service de\npsychiatrie des arm\u00e9es r\u00e9publicaines, il propose d\u2019organiser des antennes tout\npr\u00e8s du front pour permettre de traiter les pathologies psychiatriques en\nsituation. Il invente des groupes de paroles, il fait appel \u00e0 des civils pour\nl\u2019aider \u00e0 soigner les d\u00e9compensations psychiatriques des soldats, il soutient\nle moral des troupes et des grad\u00e9s tout pr\u00e8s du lieu des combats. Arriv\u00e9 en\nFrance en 1939 juste apr\u00e8s la d\u00e9faite des r\u00e9publicains espagnols, enferm\u00e9 dans\nle camp des r\u00e9fugi\u00e9s de Septfonds pr\u00e8s de Montauban, il organise un petit\nservice de psychiatrie pour traiter les personnes qui d\u00e9compensent. Quelques\nmois plus tard, il arrive \u00e0 Saint Alban en janvier 1940, et malgr\u00e9 la guerre,\nil met au travail tout l\u2019h\u00f4pital pour aboutir \u00e0 ce qui deviendra la\n\u00ab&nbsp;psychoth\u00e9rapie institutionnelle&nbsp;\u00bb, puis d\u00e9but 1942, lorsque Bonnaf\u00e9\nest nomm\u00e9 m\u00e9decin directeur de l\u2019h\u00f4pital, il pose avec lui les bases de ce qui\nallait devenir la plus grande invention de la psychiatrie du vingti\u00e8me si\u00e8cle,\nla psychiatrie de secteur. Tosquelles est donc, de ce point de vue, un\npsychiatre qui a su, m\u00eame en temps de guerre, inventer, cr\u00e9er, penser avec les\nautres, de nouvelles formes de soins psychiatriques. Comme Bion, \u00e0 la m\u00eame\n\u00e9poque et sous d\u2019autres cieux, il a su \u00ab&nbsp;surfer&nbsp;\u00bb sur une p\u00e9riode de\nconflits majeurs pour repenser la psychopathologie, et notamment en faisant appel\n\u00e0 sa composante groupale, collective et soci\u00e9tale. C\u2019est peu dire que\nTosquelles nous aide \u00e0 penser la psychiatrie comme une discipline m\u00e9dicale\nintrins\u00e8quement li\u00e9e avec le social, et qu\u2019il a su comprendre que la guerre,\nmalgr\u00e9 tous les malheurs qu\u2019elle engendre, pouvait en devenir un r\u00e9v\u00e9lateur\npuissant.<\/p>\n\n\n\n<p>De\ntels exemples humains nous donnent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, m\u00eame si le terme de guerre est\nici employ\u00e9 dans un sens diff\u00e9rent. Car si c\u2019est bien d\u2019une guerre dont il\ns\u2019agit, c\u2019est une guerre biologique d\u00e9clar\u00e9e par les virus (les viri&nbsp;?) aux\nhommes et aux animaux, probablement sans intention de nuire, mais peut-\u00eatre\nsous l\u2019implacable n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9terminants \u00ab&nbsp;naturels&nbsp;\u00bb, parmi\nlesquels les attaques suicidaires et inconscientes contre notre vaisseau Terre,\ncontre notre \u00e9cosyst\u00e8me, contre notre milieu de vie, seraient une\n\u00ab&nbsp;cause&nbsp;\u00bb de d\u00e9clenchement possible. Alors, au-del\u00e0 des mesures\nprises pour lutter \u00ab&nbsp;ici et maintenant&nbsp;\u00bb contre le virus et ses\nravages, faut-il r\u00e9fl\u00e9chir d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent sur les mesures \u00e0 prendre au sortir\nd\u2019une crise aux contours nouveaux, qui met en jeu l\u2019ensemble de nos existences.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout\nd\u2019abord, les multiples t\u00e9moignages de reconnaissance \u00e9mis par les populations \u00e0\nl\u2019adresse de ses soignants viennent souligner la grandeur de leurs m\u00e9tiers mais\naussi les risques qu\u2019ils prennent \u00e0 les exercer. Cette reconnaissance va au\nprofesseur d\u2019infectiologie comme aux infirmi\u00e8res en passant par les\naides-soignants, les internes, les auxiliaires de vie, les m\u00e9decins\ng\u00e9n\u00e9ralistes et tous ceux qui concourent peu ou prou \u00e0 cette cha\u00eene de solidarit\u00e9\nextraordinaire. Mais faut-il rappeler que ce corps m\u00e9dical (toutes professions\ncomprises) envoie de signaux de d\u00e9tresse de plus en plus pressants aux pouvoirs\npolitiques depuis des lustres pour attirer leur attention sur le fait que\nconsid\u00e9rer les services publics de sant\u00e9 comme une variable d\u2019ajustement aux\ncalculs sordides des boursicoteurs est un vrai scandale humain pour lequel il\nfaudra rendre des comptes un jour aux citoyens. Sarkhozy, Hollande et Macron\nont entonn\u00e9 les m\u00eames partitions \u00e0 ce sujet, et sauf si ce dernier fait machine\narri\u00e8re, ce qu\u2019il s\u2019est engag\u00e9 \u00e0 faire d\u00e8s la sortie de la crise, nous pourrons\nles consid\u00e9rer responsables, parmi beaucoup d\u2019autres, de politiques d\u00e9magogiques\n\u00e0 courtes vues, sinon d\u2019une absence de courage devant l\u2019\u00e9vidence d\u2019un nombre\nincalculable de morts annonc\u00e9es. Il \u00e9tait devenu banal de consid\u00e9rer que les\nm\u00e9decins et leurs \u00e9quipes, en r\u00e9clamant des moyens suppl\u00e9mentaires pour soigner\nles patients r\u00e9els, et pr\u00e9voir les soins en cas de crises, \u00e9taient vraiment des\nsales gosses irresponsables qu\u2019il fallait laisser hurler sans broncher pour ne\npas les braquer, et une fois leurs col\u00e8res pass\u00e9es, continuer \u00e0 diminuer les\nbudgets de sant\u00e9 sans barguigner. D\u2019ailleurs les causes de ces plaintes \u00e9taient\ntoutes dues \u00e0 la mauvaise organisation des services et \u00e0 l\u2019incomp\u00e9tence des\nm\u00e9decins dans ces domaines connexes. Il suffisait de leur faire avaler la\npilule du \u00ab&nbsp;new managment&nbsp;\u00bb pour qu\u2019ils cessent leurs enfantillages,\net on allait voir ce qu\u2019on allait voir en mati\u00e8re de r\u00e9ductions d\u2019imp\u00f4ts\n(surtout pour les riches). Bref, toute cette attitude m\u00e9prisante envers les\nm\u00e9decins et leurs \u00e9quipes avait conduit une bonne part de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 adopter\ncette attitude disqualifiante vis \u00e0 vis d\u2019eux, et \u00e0 les consid\u00e9rer d\u00e9sormais comme\nune donn\u00e9e p\u00e9riph\u00e9rique dans les grands enjeux soci\u00e9taux. Je vois dans les\napplaudissements de 20h actuels une sorte de rite de d\u00e9culpabilisation vis \u00e0\nvis des soignants qui jusqu\u2019\u00e0 mi-mars, n\u2019\u00e9taient pas pris suffisamment au\ns\u00e9rieux. <\/p>\n\n\n\n<p>Il\nva donc falloir r\u00e9fl\u00e9chir \u00ab&nbsp;pour de bon&nbsp;\u00bb au soir de cette p\u00e9riode\nnoire, et entreprendre ce partage n\u00e9cessaire dans la conduite des affaires du\nmonde&nbsp;: les personnes et les choses ne sont pas r\u00e9ductibles les unes aux\nautres. Tout ce qui concerne les choses peut continuer \u00e0 faire l\u2019objet de\ncalculs (au sens de la math\u00e9matique et au sens de la ruse) pour lesquels le\ncapitalisme semble avoir pris le pouvoir sans partage sur le bon sens commun.\nMais nous verrons que l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me demandera \u00e0 son tour des comptes sur cette\noption tr\u00e8s rapidement. En revanche, tout ce qui concerne les personnes doit\nd\u00e9sormais faire l\u2019objet d\u2019une autre orientation politique que les grandes\ncrises pass\u00e9es ont mise en \u00e9vidence \u00e0 leur tour. L\u2019exemple de la politique\nsolidaire d\u00e9cid\u00e9e dans l\u2019imm\u00e9diate apr\u00e8s guerre 39-45 est sans doute le plus probant\nde tous. Il est important de rappeler que dans cet esprit de solidarit\u00e9\nd\u00e9velopp\u00e9 au cours de la R\u00e9sistance, la notion de service public a pris tout\nson sens. Et les grandes r\u00e9formes d\u2019apr\u00e8s guerre ont eu un impact formidable\nsur l\u2019\u00e9volution de nos soci\u00e9t\u00e9s. La sant\u00e9 a pu b\u00e9n\u00e9ficier \u00e0 tous de fa\u00e7on plus\njuste, m\u00eame si des disparit\u00e9s sont \u00e0 regretter encore. Les transports se sont\nd\u00e9mocratis\u00e9s, et la culture, le sport, les loisirs, l\u2019information,\u2026 ont suivi\ncette \u00ab&nbsp;voie de la Libert\u00e9&nbsp;\u00bb. Si la d\u00e9mocratie a pu se d\u00e9velopper,\nc\u2019est en appui sur toutes ces avanc\u00e9es remarquables facilit\u00e9es pendant la\ndeuxi\u00e8me moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Mais avec la catastrophe climatique\nannonc\u00e9e suscitant les moqueries de trop nombreux d\u00e9cideurs, avec le\ncapitalisme ensauvag\u00e9 dominant le monde sans contre-pouvoirs, avec l\u2019expansion\ndes egos surdimensionn\u00e9s de nos dirigeants conduisant \u00e0 une \u00ab&nbsp;r\u00e9publique\ndes faux-selfs&nbsp;\u00bb, avec l\u2019augmentation obsc\u00e8ne de l\u2019\u00e9cart entre riches et\npauvres, la donne a chang\u00e9, et tout ce qui faisait l\u2019humanit\u00e9 de nos syst\u00e8me\nsoci\u00e9taux s\u2019est progressivement dissout dans la seule culture marchande et\nfinanci\u00e8re, sans respect pour l\u2019homme et pour la \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb. On a cru\nque le budget d\u2019un h\u00f4pital pouvait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 celui d\u2019une entreprise\nindustrielle. On a cru qu\u2019en augmentant les cadences de travail des juges et\ndes enseignants on allait pouvoir \u00e9conomiser les postes de fonctionnaires. On a\ncru qu\u2019en privatisant la poste, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et les transports publics, on\nallait assister \u00e0 des diminutions de co\u00fbts pour les usagers. Que nenni&nbsp;!\ntout cela n\u2019a abouti qu\u2019\u00e0 un seul r\u00e9sultat, l\u2019envol\u00e9e des bourses mondiales, au\nseul profit des actionnaires\u2026 jusqu\u2019\u00e0 la plong\u00e9e soudaine due au virus de la\ncouronne&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nest int\u00e9ressant de se poser la question de savoir comment notre soci\u00e9t\u00e9 peut\ntrouver aujourd\u2019hui d\u2019autres r\u00e9ponses que le seul \u00e9talon du dollar ou celui de\nl\u2019or pour \u00e9valuer le travail humain. <\/p>\n\n\n\n<p>En\nce qui concerne tous les m\u00e9tiers de la relation humaine, dont les soignants\nsont redevenus en quelques jours le mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence, il est n\u00e9cessaire de\nrepenser d\u2019autres paradigmes pour leur fonctionnement. Le sens du m\u00e9tier que\nl\u2019on exerce ne peut \u00eatre impos\u00e9 par un pouvoir ext\u00e9rieur. Il doit \u00eatre autog\u00e9r\u00e9\npar ceux qui l\u2019exercent dans le cadre de contraintes de r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9es (vous\ndisposez de tant de budget pour r\u00e9aliser tels et tels objectifs. Organisez vous\npour y parvenir) en lien avec les publics qui leur demandent des services. Si\ntous ces m\u00e9tiers de la relation pouvaient \u00e0 nouveau sentir que l\u2019Etat et la\npopulation leur font confiance pour atteindre les objectifs souhaitables et\nd\u00e9mocratiquement d\u00e9cid\u00e9s, sans constater qu\u2019une d\u00e9fiance\n\u00ab&nbsp;organique&nbsp;\u00bb oblige les repr\u00e9sentants du peuple \u00e0 leur imposer des\nsyst\u00e8mes technobureaucratiques de contr\u00f4le dignes des pires staliniens z\u00e9l\u00e9s,\net dont la r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9cente a montr\u00e9 que les d\u00e9cisions concernant les m\u00e9tiers en\nquestions n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 prises par les \u00ab&nbsp;hommes de l\u2019art&nbsp;\u00bb mais bien\npar ceux qui se sont octroy\u00e9s le pouvoir \u00ab&nbsp;managerial&nbsp;\u00bb. La logique\nqui pr\u00e9side \u00e0 de tels errements repose, de mon point de vue, sur une conception\ndu travail <em>a priori<\/em>, elle-m\u00eame\nconditionn\u00e9e fortement par la question des gains g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par cette logique\nimplacable. Disposer de tant de centaines de millions de masques pour pr\u00e9venir\nune pand\u00e9mie lorsqu\u2019elle surviendra rel\u00e8ve d\u2019une politique de sant\u00e9 qui met\nl\u2019accent sur la pr\u00e9vention des risques en investissant dans des outils\nn\u00e9cessaires lors de la survenue de la catastrophe. Et lors de la survenue de\nladite pand\u00e9mie, les masques sont disponibles et rapidement achemin\u00e9s sur les\nlieux qui en ont vitalement besoin. A priori, des responsables enthousiasm\u00e9s\npar la pens\u00e9e technobureaucratique ont pens\u00e9 que ce poste budg\u00e9taire pouvait faire\nl\u2019objet d\u2019\u00e9conomies en utilisant les statistiques et les calculs de\nprobabilit\u00e9s pour justifier leur d\u00e9cision en toute logique. Malheureusement, si\nles statistiques renseignent les scientifiques sur la tendance dominante\nprobable de la r\u00e9solution d\u2019un probl\u00e8me complexe, elle n\u2019indique en aucune\nfa\u00e7on que cette tendance deviendra r\u00e9alit\u00e9. La logique qui devrait pr\u00e9valoir\ndans les organisations humaines se situe au contraire dans une r\u00e9flexion <em>a posteriori<\/em>. Au vu des derni\u00e8res\npand\u00e9mies travers\u00e9es, l\u2019Etat, dans une r\u00e9flexion a post\u00e9riori guidant ses\nprises de d\u00e9cisions, doit pr\u00e9voir la constitution d\u2019un stock suffisant de\nmasques pour les rendre disponibles d\u00e8s que le besoin s\u2019en fait sentir. Les\npolitiques de sant\u00e9 des derni\u00e8res d\u00e9cennies ont consist\u00e9 essentiellement \u00e0\nrogner sur les budgets d\u00e9j\u00e0 exsangues, notamment en psychiatrie, en expliquant\naux soignants qu\u2019ils pourraient vraiment faire des efforts d\u2019organisation de\nleurs services, et que ne les faisant pas, \u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb allait les\n\u00ab&nbsp;brieffer&nbsp;\u00bb pour qu\u2019ils acceptent de \u00ab&nbsp;manager&nbsp;\u00bb les\n\u00e9quipes autrement. Tous ces termes sont inh\u00e9rents \u00e0 une logique de l\u2019a priori\net doivent s\u2019appliquer dans un processus \u00ab&nbsp;top-down&nbsp;\u00bb. Circulez, ya\nrien \u00e0 voir&nbsp;! pourrait-on dire plus trivialement\u2026Sauf que dans les m\u00e9tiers\nde la relation, il s\u2019agit d\u2019accueillir les difficult\u00e9s existentielles de nos\ncontemporains&nbsp;: pourquoi va-t-on voir un m\u00e9decin, un psychoth\u00e9rapeute, un\njuge, un avocat, une assistante sociale, un \u00e9ducateur, un instituteur&nbsp;?\npour acheter quelque chose chez lui&nbsp;? pour acheter un service&nbsp;? pour\nl\u2019acheter&nbsp;lui ? Eh bien non&nbsp;! Nous sommes amen\u00e9s \u00e0 rencontrer ces\nprofessionnels parce que nous avons besoin d\u2019eux, en tant qu\u2019humains\nsecourables disposant en outre d\u2019une comp\u00e9tence dans tel ou tel domaine. Donc\ntoute rencontre apporte aux professionnels en question, en plus du probl\u00e8me\npr\u00e9cis qui l\u2019am\u00e8ne, une charge de besoin, de demande, de souffrance, de\ndifficult\u00e9s de diff\u00e9rents ordres qui les contraint \u00e0 accueillir sur leurs\npropres \u00e9paules psychiques une partie des soucis qui pr\u00e9sident \u00e0 ces formes\nhumaines de demandes. Je propose depuis longtemps d\u2019appeler ce portage partiel\ndes soucis des autres la fonction phorique (du grec Phorein&nbsp;: porter).\nQu\u2019on ne se trompe pas&nbsp;: je ne dis pas qu\u2019un patient qui va voir son\nm\u00e9decin parce qu\u2019il est atteint du coronavirus lui demande de porter ses\nangoisses et sa souffrance psychique en lieu et place de le soigner de sa\nmaladie. Mais je pr\u00e9tends que m\u00eame dans ce cas, le m\u00e9decin recevra qu\u2019il le\nveuille ou non une partie de ces probl\u00e9matiques connexes, et que, \u00e0 la longue,\ncela d\u00e9clenchera chez lui une usure dont il faut absolument tenir compte si\nl\u2019on ne veut pas que ce m\u00e9decin devienne contre son gr\u00e9 un technicien de sant\u00e9\nlaissant de c\u00f4t\u00e9 le caract\u00e8re humain de sa prestation. Un parent qui va\nrencontrer l\u2019instituteur de son enfant parce qu\u2019il est en difficult\u00e9\nd\u2019apprentissage va lui&nbsp; transmettre une\npartie de ses angoisses, et apr\u00e8s plusieurs rendez vous, l\u2019enseignant portera,\nqu\u2019il le veuille ou non, une partie des inqui\u00e9tudes parentales qui pourra le\nconduire \u00e0 une usure subreptice. Un p\u00e8re convoqu\u00e9 par le juge des enfants parce\nqu\u2019une information pr\u00e9occupante lui a \u00e9t\u00e9 signal\u00e9e va se mettre en col\u00e8re dans\nson bureau et l\u2019agresser verbalement au point que le juge est oblig\u00e9 d\u2019appeler\ndu secours. Le p\u00e8re, sans le savoir d\u00e9verse une partie de son angoisse dans la\nt\u00eate du juge qui, m\u00eame s\u2019il conserve la dignit\u00e9 requise en la circonstance, se\ntrouvera \u00e9branl\u00e9 par ce passage \u00e0 l\u2019acte violent. Bref, je ne vais pas passer\ntoutes les professions de la relation en revue, mais il m\u2019appara\u00eet crucial de\nprendre en consid\u00e9ration ces \u00e9l\u00e9ments pour pouvoir leur proposer une aide qui\nne soit pas factice. Sinon, il devient \u00e9vident pour les praticiens qui\nr\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 ces probl\u00e9matiques que le nombre de <em>burn out<\/em> qui cro\u00eet exponentiellement est un effet direct du manque\nde prise en consid\u00e9ration de cette souffrance transmise aux m\u00e9tiers de la\nrelation, et notamment de la relation d\u2019aide. L\u2019attitude actuelle des\nresponsables et d\u00e9cideurs consiste \u00e0 d\u00e9clarer que ces m\u00e9tiers font l\u2019objet d\u2019un\nsalaire et que c\u2019est le juste prix pour r\u00e9tribution de ces inconv\u00e9nients\nprofessionnels.&nbsp;Pour participer \u00e0 de nombreuses \u00e9quipes de soignants et\nd\u2019\u00e9ducateurs en position de superviseur, je peux t\u00e9moigner de la d\u00e9gradation\nconstante des relations que les \u00ab&nbsp;usagers&nbsp;\u00bb entretiennent avec les\nprofessionnels. L\u2019agressivit\u00e9, la violence verbale, quelquefois physique, les\ncalomnies, la d\u00e9sinvolture deviennent des modalit\u00e9s relationnelles de plus en\nplus fr\u00e9quentes avec les professionnels. Il me semble d\u00e9sormais \u00e9vident que ces\nattitudes sont le fruit du foss\u00e9 qui s\u2019est creus\u00e9 depuis quelques d\u00e9cennies\nentre les responsables politiques et les d\u00e9cideurs d\u2019une part, &nbsp;et les professionnels de la relation d\u2019autre\npart.<\/p>\n\n\n\n<p>Une\ntr\u00e8s profonde r\u00e9volution des mentalit\u00e9s est n\u00e9cessaire pour arriver \u00e0 retrouver\nune s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qui s\u2019impose dans ces domaines complexes. Pour ce faire, l\u2019Etat\ndoit retrouver sa place et toute sa place dans la d\u00e9fense de ce qui fait\nsoci\u00e9t\u00e9, et notamment des services publics qui nourrissent les dimensions\nhumaines. Mais sa place ne consiste surtout pas \u00e0 dire aux professionnels\ncomment ils doivent travailler, elle consiste \u00e0 garantir leurs conditions de\ntravail pour que les acteurs se sentent libres de leurs organisations\ntechniques, et soutenus dans l\u2019exercice souvent difficile de ces professions.\nCette libert\u00e9 dans un cadre prot\u00e9g\u00e9 favorisera le d\u00e9veloppement d\u2019une \u00e9thique\nprofessionnelle permanente qui ne peut se contenter de consignes lointaines\nd\u2019un comit\u00e9 d\u2019\u00e9thique, f\u00fbt-il compos\u00e9 de personnes remarquables. <\/p>\n\n\n\n<p>Je\nformule le v\u0153u que cette crise nous serve de le\u00e7on pratique de d\u00e9mocratie.\nFaisons confiance aux professionnels et \u00e0 leurs capacit\u00e9s d\u2019auto-organisation.\nDemandons \u00e0 l\u2019Etat de reprendre la place qu\u2019il n\u2019aurait jamais d\u00fb quitter,\ncelle de garantir les bonnes conditions du fonctionnement des institutions\nhumaines sans se m\u00ealer de leurs contenus, en les soustrayant aux lois du march\u00e9\net de consid\u00e9rer que cette attaque virale est un signe avant-coureur des\nimpasses dans lesquelles nos soci\u00e9t\u00e9s de consommation sont engag\u00e9es au plus\ngrand dommage de notre \u00e9cosyst\u00e8me. Et Vive Tosquelles&nbsp;!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le moment Tosquelles Pierre Delion 23 Mars 2020 Vincent Magos me sugg\u00e8re un petit texte en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Fran\u00e7ois Tosquelles en cette p\u00e9riode de confinement guerrier d\u00e9ploy\u00e9 contre le \u00ab&nbsp;virus &#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1629,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[8,9],"tags":[],"class_list":["post-1627","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-psychanalyse","category-psychiatrie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1627","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1627"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1627\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1628,"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1627\/revisions\/1628"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1629"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1627"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1627"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1627"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}