{"id":1663,"date":"2020-05-04T10:29:02","date_gmt":"2020-05-04T08:29:02","guid":{"rendered":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/?p=1663"},"modified":"2020-05-04T10:29:02","modified_gmt":"2020-05-04T08:29:02","slug":"le-6-avril-2020-jour-21-du-confinement-pernes-les-fontaines-claire-capron","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/le-point-de-capiton.net\/index.php\/2020\/05\/04\/le-6-avril-2020-jour-21-du-confinement-pernes-les-fontaines-claire-capron\/","title":{"rendered":"Le 6 avril 2020. Jour 21 du confinement. Pernes-les-Fontaines. Claire Capron"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait\ncomme un soup\u00e7on dans l&rsquo;air confin\u00e9 de ce printemps d\u00e9senchant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est toute\nune histoire, mais une histoire vraie, r\u00e9elle. La glycine exhale son parfum\nent\u00eatant, les abeilles, tout autour, forment une nu\u00e9e bourdonnante. Cette\nambiance est propre \u00e0 vous donner un sacr\u00e9 mal de t\u00eate, install\u00e9(e) sur le\nbalcon o\u00f9 la glycine s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e&#8230; Les cerisiers sont en fleur dans le\njardin, et pour une fois je les contemple tous les jours, j&rsquo;observe la\nmaturation des fleurs qui commencent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 laisser tomber leurs p\u00e9tales\nformant un tapis blanc au pied de l&rsquo;arbre comme une fine couche de neige. 5 cm\npar seconde, c&rsquo;est la vitesse de chute d&rsquo;un p\u00e9tale et c&rsquo;est le titre d&rsquo;un film\nd&rsquo;animation japonais qui m&rsquo;est revenu en t\u00eate, et qui commence son histoire par\ncette donn\u00e9e sur la vitesse des p\u00e9tales\nde cerisier, cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 face au poids \u00e9crasant du temps, dans ce film, sur\nles premiers \u00e9mois amoureux.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;impermanence\ndes choses face au cycle de la vie. Cela-m\u00eame rev\u00eat en ces temps une\nsignification particuli\u00e8re, \u00e7a r\u00e9sonne dans l&rsquo;esprit avec un \u00e9cho presque trop\nsonore. C&rsquo;est comme une toile dans laquelle comme \u00e7a, certains mots, certaines\nexpressions viendraient se faire pi\u00e9ger, et prendre un sens d\u00e9pourvu tout \u00e0\ncoup de ses \u00e9quivoques, se retrouvant clou\u00e9s au pied de la lettre.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai la t\u00eate\ndans un coquillage, la pens\u00e9e en confinement, avec cette impression premi\u00e8re\nd&rsquo;illusion, posant un soup\u00e7on sur la r\u00e9alit\u00e9 de chaque chose, de chaque \u00eatre.\nPuis l&rsquo;\u00e9garement, le sentiment d&rsquo;avoir perdu la boussole, de ne plus conna\u00eetre\nla direction du mouvement jusque-l\u00e0 familier, connu, au point qu&rsquo;il semblait\nin\u00e9luctable, sans m\u00eame y penser, imaginer qu&rsquo;il pourrait s&rsquo;arr\u00eater ainsi,\nconna\u00eetre une telle rupture. Un temps in\u00e9dit. Dans la m\u00e9moire des g\u00e9n\u00e9rations\nil y a eu des temps de guerre o\u00f9 l&rsquo;ennemi \u00e9tait une repr\u00e9sentation humaine, un\n\u00c9tat, un pays, une nation, un peuple, et le conflit organis\u00e9 avait un pass\u00e9, un\npr\u00e9sent, un avenir, une temporalit\u00e9 prise dans une histoire qui se tramait. L\u00e0, rien de tel, ce que l&rsquo;on pensait\nimpossible advient, il y a un coup d&rsquo;arr\u00eat brutal dans l&rsquo;ordre des choses.\nC&rsquo;est de l\u00e0 que prend son origine, pour moi, et pour tant d&rsquo;autres, la\nn\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire, comme une urgence absolue d&rsquo;organiser une pens\u00e9e face \u00e0 la\nsid\u00e9ration de la situation. \u00c9crire et lire, ce que dise les po\u00e8tes, cin\u00e9astes,\n\u00e9crivains, et qui prennent la parole (Fred Vargas, Moustapha Dahleb, Colline\nSerreau&#8230;), et les scientifiques, m\u00e9decins, (Matthieu Belhassen, Pierre\nD\u00e9lion, Dider Raoult&#8230;) dans le d\u00e9calage de la voix des m\u00e9dias d&rsquo;information\n\u00e9tablis, suspectes une fois de plus de d\u00e9formation, de recherche de buzz, de\npartialit\u00e9 dans l&rsquo;affiliation au pouvoir et \u00e0\nl&rsquo;argent.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de\nla menace sanitaire, de maladie, de mort, de contamination, que nous n&rsquo;avons\npas connu sous cette forme, nous les g\u00e9n\u00e9rations actuelles, il y a la mesure du\nconfinement qui pose un cadre g\u00e9n\u00e9ral pour la population avec des d\u00e9clinaisons\nvariables, des paradoxes, des absurdit\u00e9s, et aussi des r\u00e9sistances par\nincivilit\u00e9, par sentiment d&rsquo;invincibilit\u00e9, dans une banalisation, un d\u00e9ni, un\nrefus de se plier, par d\u00e9fi \u00e0 la mort, \u00e0 ce qui nous d\u00e9passe d&rsquo;un r\u00e9el pr\u00e9sent\nbrutal et implacable, \u00e0 notre condition corporelle de chair et d&rsquo;os p\u00e9rissables\nsans aucun doute pour le coup&#8230;<br><\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9partition entre ceux\nqui travaillent et se d\u00e9placent jusque sur leur lieu de travail, et ceux qui\nsont confin\u00e9s au ch\u00f4mage ou en t\u00e9l\u00e9travail, suit le principe de n\u00e9cessit\u00e9. Et\n\u00ab\u00a0<em>La n\u00e9cessit\u00e9 a une structure\ndiff\u00e9rente de la logique, de la morale ou de la signification. Sa fonction\nrepose enti\u00e8rement sur le r\u00f4le. Ce qui n&rsquo;est pas indispensable n&rsquo;a pas besoin\nd&rsquo;exister. Ce qui a un r\u00f4le \u00e0 jouer doit exister. C&rsquo;est cela la dramaturgie. La\nlogique, la morale ou la signification, quant \u00e0 elles, n&rsquo;ont pas d&rsquo;existence en\ntant que telle, mais naissent d&rsquo;interrelations\u00a0\u00bb, <\/em>nous dit Haruki\nMurakami dans son roman <em>Kafka sur le\nrivage, <\/em>\u0153uvre qui m&rsquo;accompagne depuis le d\u00e9but de ce temps en suspens,\nencore une inspiration japonaise en ces temps de catastrophe pour l&rsquo;instant\npresque silencieuse&#8230; L&rsquo;enseignement ici de Murakami est particuli\u00e8rement \u00e9clairant\nde ce qui pr\u00e9vaut quand certains sont appel\u00e9s \u00e0 leur poste sans \u00e9quipement de\nprotection contre la contamination virale par postillons et voies a\u00e9riennes\nparce qu&rsquo;un des signifiants \u00absoignant\u00bb, \u00abm\u00e9dicament \u00bb ou \u00abalimentation\u00bb va\npouvoir s&rsquo;\u00e9tiqueter et l\u00e9gitimer tel ou tel entreprise, commerce, service, hors\net contre toute logique et priorit\u00e9 sanitaire. Comment opposer alors son\n\u00e9thique, ne pas \u00eatre l&rsquo;h\u00f4te du virus qui va contaminer les coll\u00e8gues, les\nusagers&#8230; sa propre famille, ses proches, soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>De cet\narr\u00eat dans la marche de l&rsquo;\u00e9dification mondiale des homo-sapiens il y a la\nrespiration permise enfin \u00e0 la nature, le retour des oiseaux dans les arbres de\nmon jardin, la r\u00e9jouissance de les voir, de les entendre, comme un plaisir\nretrouv\u00e9, vol\u00e9 \u00e0 cette marche infernale. Dans le confinement \u00e0 la maison nous\nne prenons plus \u00e0 t\u00e9moin notre environnement de notre activit\u00e9, quelque chose\ns&rsquo;est invers\u00e9; nous nous retrouvons en position de contemplation, nous n&rsquo;avons\nrien d&rsquo;autre \u00e0 faire que d&rsquo;\u00e9couter, voir,\nce qui a son rythme propre depuis toujours autour de nous sans que jusque l\u00e0\nnous n&rsquo;en tenions compte ou si peu. Encore faut-il habiter suffisamment proche\ndu murmure incessant des arbres, de la faune, et de la flore&#8230; Ce qui n&rsquo;est\npas le cas de tout le monde, dans cette r\u00e9partition <em>n\u00e9cessitaire<\/em>, certains vivent cette p\u00e9riode priv\u00e9e de d\u00e9placements,\ndans un cadre o\u00f9 les pieds ne touchent pas la terre, l&rsquo;humus, ce qui les laisse\nsans doute encore plus suspendus, dans le temps et l&rsquo;espace \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Un des\nrisques du confinement est de ne pas voir ce qu&rsquo;il se passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de soi, chez\nson voisin, mais aussi ce qui se trame \u00e0 l&rsquo;abri des regards, de la\nfocalisation&nbsp; sur la circulation du virus\net ses effets. Dans ce contexte, \u00e9crire et lire sont les voies qui m&rsquo;aident \u00e0 penser l&rsquo;invisible actuel, et ses\nmouvements. Quelles vont \u00eatre les cons\u00e9quences de cette s\u00e9quence ? Quel\nd\u00e9voilement \u00e0 la sortir du confinement nous attend ?<\/p>\n\n\n\n<p>Sans doute\nparce que la psychanalyse pousse \u00e0 se tenir au c\u0153ur de la crise-m\u00eame pour\ntravailler le potentiel de remaniement, de changements, pour orienter au-del\u00e0\net d\u00e9vier le risque de r\u00e9p\u00e9titions compulsives, traumatiques, je prends comme\nun devoir \u00e9thique aujourd&rsquo;hui celui de tenter ici, de ma place, de poser les\nid\u00e9es qui me viennent depuis 3\nsemaines, me donnant un sentiment de fuite en avant qu&rsquo;il faut retenir le temps au moins de le percevoir, et o\u00f9 \u00e9crire\naujourd&rsquo;hui ne sera pas la<br><\/p>\n\n\n\n<p>m\u00eame chose que\ndemain ou dans une ou deux semaines&#8230; Les cerisiers ont perdu tous leurs\np\u00e9tales depuis les premiers mots de ce texte.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous\nl&rsquo;immobilit\u00e9 apparente du confinement, qu&rsquo;est-ce qui se cache et risque de se\nr\u00e9v\u00e9ler plus tard dans l&rsquo;effroi?<\/p>\n\n\n\n<p>Sous\nl&rsquo;immobilit\u00e9 apparente de l&rsquo;eau qui dort il y a ceux qui savent nager en eaux\ntroubles et trament leurs intrigues mafieuses \u00e0 l&rsquo;abri des regards.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous\nl&rsquo;immobilit\u00e9 apparente il y a les foyers de violence en huis clos \u2013 \u00e0 l&rsquo;abri\ndes regards.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous l&rsquo;immobilit\u00e9\napparente il y a des vies qui s&rsquo;\u00e9croulent \u2013 \u00e0 l&rsquo;abri des regards \u2013 parce que\nd\u00e9j\u00e0 trop faibles, trop pr\u00e9caires \u2013 avant.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous l&rsquo;immobilit\u00e9 apparente il\ny a le tri de ceux qu&rsquo;on laisse et qu&rsquo;on laissera mourir<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 \u00e0 l&rsquo;abri des regards, pour des\nraisons douteuses \u00e9loign\u00e9es des seuls crit\u00e8res m\u00e9dicaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi\ndans la n\u00e9cessit\u00e9 de s&rsquo;exprimer chez l&rsquo;homo sapiens, \u00eatre humain dou\u00e9 de\nlangage, une cr\u00e9ativit\u00e9 foisonnante qui se diffuse en toute libert\u00e9 sur les\nr\u00e9seaux num\u00e9riques d&rsquo;internet, liens sociaux virtuels et non moins vivaces et\nconsistants&#8230; l\u00e0 r\u00e9side ce qui ne se contraint pas, ce qui \u00e9chappe enfin au\nr\u00e9el qui nous assaille.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pour reprendre une\ncitation glan\u00e9e au cours des derni\u00e8res lectures, je m&rsquo;arr\u00eate aujourd&rsquo;hui sur\nces mots avec Ren\u00e9 Char, \u00ab <em>l\u2019essentiel\nest sans cesse menac\u00e9 par l\u2019insignifiant <\/em>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Claire Capron<\/p>\n\n\n\n<p>Le 6 avril 2020. Jour 21 du confinement. Pernes-les-Fontaines.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y avait comme un soup\u00e7on dans l&rsquo;air confin\u00e9 de ce printemps d\u00e9senchant\u00e9. C&rsquo;est toute une histoire, mais une histoire vraie, r\u00e9elle. 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